La critique du film est à écouter en version podcast ci-dessous :
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Cinq ans après La Favorite et un court-métrage inconnu au bataillon (Bleat), Yórgos Lánthimos refait appel à Emma Stone, cette fois pour incarner le premier rôle : celui de Bella, sorte de « monstre de Frankenstein au féminin ». L’actrice américaine, déjà multirécompensée en 2017 pour sa magnifique prestation dans La La Land, franchit ici une nouvelle étape dans l’exploration d’un rôle… Au point de décrocher un deuxième Oscar ?
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Un brillant scientifique, Godwin Baxter (Willem Dafoe), ramène à la vie une jeune femme qu’il nomme Bella (Emma Stone). Aidé de son nouvel assistant, Max McCandless (Ramy Youssef), il l’observe, l’instruit, et la destine au mariage, tout en la gardant auprès de lui. Mais Bella veut découvrir le monde dont elle ignore tout. Elle s’enfuit avec un avocat séduisant, Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo), pour une odyssée étourdissante à travers les continents.
Bienvenue dans le monde loufoque et jubilatoire de Yórgos Lánthimos. Si vous ne connaissez pas ou peu son style, mieux vaut vous prévenir : le réalisateur grec va vous emmener dans un voyage extraordinaire qui ne vous laissera pas indifférents… dans tous les sens du terme. Tiré du livre éponyme d’Alaisdair Fray (paru en 1992), Pauvres créatures nous plonge dans un univers esthétique très riche et insolite, constitué de transports volants faussement futuristes dans une époque qui ressemblait d’abord aux années 30 (mais finalement intemporelle), ou encore dans un bateau extravagant sur un fond vert totalement assumé… L’ensemble est visuellement frappant, toujours un peu bizarre, parfois drôle. Ajoutez-y des costumes magnifiques (dans la continuité de La Favorite, même s’ils ne datent pas de la même époque), des décors travaillés et fantasmagoriques (mention spéciale pour l’architecture des bâtiments de « Paris »), et bien sûr une photographie majestueuse.

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A la manière d’un Wes Anderson, Yórgos Lánthimos s’amuse à passer d’une technique cinématographique à une autre, comme l’alternance entre le noir et blanc et la couleur, le format 35 mm, le fish-eye (objectif de la caméra à très grand angle qui déforme et bombe l’image) ou encore l’utilisation d’un œillet (qui donne une image aux formes arrondies)… Tout cela renforce l’aspect bizarre du film, et pourrait lui attribuer le genre de fable décalée.
Toute la première partie de Pauvres créatures contient une forte dose d’humour noir, avec la manipulation des corps pour la science, la dédramatisation de la mort, et la légèreté du personnage de Bella, présenté comme un « produit non fini », mais « en progrès ». Une « expérience humaine » dotée d’une grande curiosité, qui pourrait s’apparenter à une créature de Frankenstein au féminin, avec un créateur surnommé « God », doté d’un assistant. Le personnage de Bella ressemble fortement à celui de Sally dans L’Étrange Noël de Monsieur Jack de Henry Selick (1994) : une femme « fabriquée » par un savant fou, qui lui « appartient » (elle est sa prisonnière), et est impliquée dans une relation presque œdipienne qui déclenchera chez elle un besoin vital de liberté.

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C’est en cela que Pauvre créatures est un vrai récit d’émancipation, qui nous raconte l’évolution d’une femme dans la société. Le film comporte un message féministe intéressant : Bella dispose de son corps comme elle l’entend et part explorer le monde à sa façon, sans se soucier des préjugés. Yórgos Lánthimos semble aussi vouloir nous montrer que finalement, ce n’est pas elle le « monstre », mais tous les hommes – ou presque – qui l’entourent.
Pour incarner cette femme libre, indépendante et farfelue : Emma Stone, brillante, époustouflante, sensationnelle. L’actrice américaine, qui avait raflé de nombreuses récompenses – dont un Oscar – en 2017 pour sa prestation dans La La Land, pourrait bien revivre la même histoire très prochainement, puisqu’elle a déjà remporté le Golden Globe 2024 de la meilleure actrice en janvier dernier, et est nommée pour le BAFTA et surtout l’Oscar dans la même catégorie (cérémonies les 18 février et 10 mars). Elle donne la réplique à un Willem Dafoe toujours aussi phénoménal, et à un Mark Ruffalo au top de sa forme, qui se bonifie avec le temps.

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Mais voici ce qui nous a fait tiquer : dans Pauvres créatures, la sexualité est omniprésente, avec plusieurs scènes très crues et une musique forte, dérangeante, souvent dissonante, le tout dans une ambiance malsaine qui en mettra plus d’un(e) mal à l’aise (objectif atteint, Monsieur Lánthimos) et feraient presque passer le réalisateur pour un obsédé… Certains éléments scénaristiques (qu’on ne dévoilera pas), soi-disant là pour expliquer les désirs érotiques jamais rassasiés de Bella, sont finalement trop nombreux, inutiles, et ne font pas avancer l’intrigue. Parfois, on a l’impression que Yórgos Lánthimos cherche juste la provocation gratuite. Plusieurs scènes auraient pu être supprimées : on aurait tout de même compris le message. La durée totale du film est déjà assez longue (2h21), et on sent un peu trop souvent le poids du temps qui passe – surtout dans la deuxième partie.
Pauvres créatures ne s’adresse donc clairement pas à tous les publics, mais à des spectateurs avertis, avides de découvertes autant que Bella, et prêts à embarquer pour une aventure à la fois fantastique et malaisante. Yórgos Lánthimos use d’une grande liberté, comme son héroïne, et fait ainsi travailler notre imagination, pour le meilleur comme pour le pire. Son long-métrage a déjà remporté le Golden Globe 2024 dans la catégorie « Meilleur film comique ou comédie musicale », ainsi que le Lion d’Or à la Mostra de Venise 2023. Pas injuste, mais on ne lui décernerait peut-être pas l’Oscar pour autant (alors qu’il vient d’être nommé à cinq reprises)… En revanche, on ne serait pas dérangés qu’Emma Stone soit couronnée pour la deuxième fois de sa carrière… Réponse le 10 mars prochain.
13+ / 20
Fanny BL

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Extraits musicaux entendus dans le podcast ♫
♪ « I Just Hope She’s Alright », musique originale du film Pauvres créatures (Poor Things), composée par Jerskin Fendrix
♪ « Bella et Max », musique originale du film Pauvres créatures (Poor Things), composée par Jerskin Fendrix
♪ « Bella », musique originale du film Pauvres créatures (Poor Things), composée par Jerskin Fendrix
♪ « Victoria », musique originale du film Pauvres créatures (Poor Things), composée par Jerskin Fendrix
♪ « Wee », musique originale du film Pauvres créatures (Poor Things), composée par Jerskin Fendrix
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