Ecoutez la critique du film en version podcast ci-dessous !
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Loin du paradis (2003), Carol (2016), et plus récemment Dark Waters (2020)… Todd Haynes ne nous déçoit décidément jamais, ou presque – on avait trouvé I’m Not There trop long et ennuyeux. Ses films très prenants habitent l’esprit longtemps après leur visionnage. Des drames qui brisent avec talent les tabous de la société… avec, dans May December, deux arguments très convaincants : Julianne Moore et Natalie Portman.
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Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre, Elizabeth Berry (Natalie Portman) vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran, Gracie (Julianne Moore), dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale 20 ans plus tôt. Peu à peu, Elizabeth va s’immiscer dans la vie privée de Gracie pour collecter des informations…
C’est un duo qui fonctionne à merveille, et on comprend pourquoi ils remettent le couvert pour la cinquième fois. Cinquième fois que Todd Haynes dirige Julianne Moore au cinéma, après Le Musée des merveilles (2017). Un autre duo marche très bien : celui formé par Julianne Moore et Natalie Portman. Les deux actrices livrent un jeu sensationnel et donnent un intérêt majeur à May December. Elles dépeignent bien la gémellité complexe entre les deux héroïnes – notamment dans les scènes où elles sont toutes deux face à un miroir, représentées face caméra. Parfois, on sent presque une tension sexuelle entre les deux femmes, qui à la fois se détestent et s’admirent. Elizabeth et Gracie sont deux éléments contraires, mais se ressemblent finalement sur de nombreux aspects.

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Comme dans Carol et Loin du paradis, Todd Haynes sublime ses personnages féminins. Celui de la fille aînée de l’héroïne (Piper Curda) aurait d’ailleurs pu être davantage développé et exploré, car son profil est intéressant. De la même manière, nous n’avons que peu d’informations sur le personnage d’Elizabeth, son passé, son parcours… Elle est seulement présentée comme quelqu’un de très célèbre et apprécié du public. Il existe enfin beaucoup de zones d’ombres sur la réelle intention des personnages, aussi bien Elizabeth que Gracie, ou même Joe (Charles Melton), qui vient compléter ce triangle narratif… En découle un désir de vérité qui tiendra le spectateur en haleine jusqu’à la fin du film.
L’autre force de Todd Haynes : dans chacun de ses films, il brise des tabous : l’homosexualité dans Carol, Loin du paradis, et son premier long-métrage Poison (1991) ; les liaisons interdites dans Carol, Loin du paradis et May December ; la pollution causée par les rejets toxiques d’un grand groupe chimique dans Dark Waters ; ou encore le suicide chez les adolescents, dans son premier court-métrage, The Suicide (1978). Comme souvent dans son œuvre, on retrouve ici des personnages opprimés et mis à l’écart par la société, car différents. L’objectif du cinéaste : mettre fin aux préjugés et inviter le spectateur à l’empathie. A travers des personnages très instables et en mutation constante, il pose aussi des questions sur soi et sur l’identité.

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May December va vous travailler l’esprit pendant, mais surtout après le visionnage. Sur le moment, le film n’est peut-être pas très impactant, car son rythme est assez lent (sans être ennuyant), mais le sujet pousse largement à la réflexion. L’histoire est assez tordue, mais sans mettre trop mal à l’aise le spectateur, qui sera plutôt intrigué. Il pourrait aussi se sentir trompé et parfois perdre ses repères, car le film parle de manipulation et de transgression. Cette ambiguïté morale et narrative entraînera une constante remise en question, qui participera toutefois à l’engouement global.
Petite déception sur le plan sonore : la musique très prenante et tragique de May December colle très bien avec l’intrigue, mais on apprend qu’il s’agit d’un thème déjà existant, composé par Michel Legrand pour Le Messager de Joseph Losey (1971). Le compositeur « officiel » de May December, Marcelo Zarvos, s’est contenté de « réarranger » la partition… Une note de flemmardise plane au-dessus de ce projet, et l’ensemble perd quelques points dans notre estime.

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Autre couac : le scénario. Là aussi, on a le sentiment que l’effort n’a pas été surhumain. Pour l’écrire, Todd Haynes s’est fortement inspiré de l’affaire Mary Kay Letourneau, survenue en 1997 aux Etats-Unis… Une histoire fortement similaire, même quasiment identique, mais sans être nommée, probablement pour éviter d’avoir à demander l’autorisation ou même leur avis aux « vrais » protagonistes de l’affaire… Pourtant, May December a été nommé aux Oscars dans une seule catégorie : « meilleur scénario original » (il avait été nommé quatre fois aux Golden Globes mais est reparti bredouille)… On trouve cela un peu exagéré quand on sait que le scénario de May December n’est pas si « original » à proprement parler.
On se concentrera donc sur les efforts de mise en scène et du jeu d’acteurs. Sans forcément les couronner, on aurait au moins accordé des nominations à ses deux formidables actrices (déjà un Oscar chacune à leur compteur), les vrais atouts de ce long-métrage… Julianne Moore et Natalie Portman se sont fait damer le pion par Carey Mulligan dans le film Netflix Maestro, dont la prestation est correcte, mais pas transcendante.
16 / 20
Fanny BL

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