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Cinq César, dont celui du meilleur film pour son réalisateur, Xavier Legrand. Cinq César amplement mérités. Jusqu’à la garde (2018) nous avait déjà largement convaincus par son écriture, sa réalisation et son jeu d’acteur. Un peu comme son prédécesseur, Le Successeur est un « petit film » qui ne paye pas de mine en apparence – surtout si on se contente de l’affiche et de la bande-annonce -, mais qui vaut finalement son pesant d’or… Explications.
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Ellias Barnès (Marc-André Grondin) est un homme accompli : il vient d’être nommé comme nouveau directeur artistique d’une célèbre maison de Haute Couture à Paris. Mais son père, avec qui il est brouillé depuis plusieurs années, meurt d’une crise cardiaque, obligeant Ellias à retourner dans son Québec natal. Venu pour des formalités liées à l’enterrement, le jeune homme va alors découvrir un lourd secret.
Difficile de rédiger la critique d’un tel film sans spoiler… mais promis, on ne va rien divulgâcher ! Un peu à la manière d’un Gone Girl de David Fincher, Le Successeur repose entièrement sur un énorme mystère. Le scénario, librement adapté du roman L’Ascendant d’Alexandre Postel (publié en 2015) par Xavier Legrand, est très bien ficelé. Après les violences conjugales dans Jusqu’à la garde, il propose un nouveau film sur le patriarcat, mais vu sous un autre angle : la violence des hommes de manière plus générale, envers tout le monde – et non plus seulement envers les femmes -, mais aussi les travers de la virilité et l’injonction du silence.

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Après un démarrage un peu lent, la suite du film devient très prenante et tiendra le spectateur en haleine jusqu’à la fin, avec, au milieu, une scène-clé très intense qui en surprendra plus d’un. On est intrigué en permanence, et on découvre progressivement et avec frayeur la vérité, jusqu’à une conclusion plutôt réussie.
Ici, tous les ingrédients d’un bon thriller sont réunis : suspense, tension, action… Le style de Xavier Legrand rappelle un peu celui de Yann Gozlan, notamment son film L’homme idéal (2015), avec un héros très seul (dans tous les sens du terme) qui devra trouver lui-même des solutions pour s’en sortir. Il y a aussi un peu de Hitchcock chez Xavier Legrand, quand il choisit de suggérer plutôt que de montrer : son jeu entre l’obscurité totale et la lumière, ou encore entre le champ et le hors-champ, capte pleinement l’attention. Le film emprunte aussi aux codes de la tragédie grecque, en mêlant la terreur et la pitié.

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On pourrait croire, au premier abord, que le deuil est le thème principal du Successeur… Mais il n’en est rien. Xavier Legrand creuse plutôt ceux de l’héritage (au sens large du terme), du secret, du mensonge et de la trahison. Le symbole de la spirale, utilisé plusieurs fois de manière visuelle et à très grande échelle, notamment dans la scène d’ouverture (le défilé de mode) ainsi qu’aux pompes funèbres, est également intéressant pour véhiculer le message du film, et manié efficacement.
« Tu es son fils et rien ne pourra changer ça » : tel est le message délivré à Ellias par le meilleur ami (Yves Jacques) de son père décédé… Cette phrase, censée être réconfortante au moment où elle est prononcée, nous rappelle que le lien du sang est indéniable : on ne pourra jamais l’effacer, qu’on le veuille ou non. Le film fait réfléchir sur cet autre thème de la famille et des relations entre un père et son fils, mais aussi entre des amis de longue date. Et invite à se poser cette question : « Connaissons-nous si bien nos proches, ou pensons-nous les connaître ? »

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Pour incarner ce fils : Marc-André Grondin, passé inaperçu au cinéma ces dernières années – il a surtout joué dans des productions Netflix (Jusqu’au déclin) et Prime Video (Mafia Inc.). L’acteur québécois, révélé il y a 18 ans par l’extraordinaire C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Vallée, est excellent, comme d’habitude, et même impressionnant dans certaines scènes. Il arrive à allier puissance et fragilité pour créer toute la complexité de son personnage, et nous montre une fois de plus qu’il est l’un des meilleurs acteurs de sa génération.
Seule ombre au tableau : comme Le Successeur est un mystère à lui tout seul, le passé des personnages principaux reste très flou et inexploré. Or, on aurait bien aimé en savoir plus sur leur histoire, et comment ils en sont arrivés là : pourquoi Ellias a « rompu » avec son père pendant toutes ces années, pourquoi il a changé de pays puis de prénom… Même si c’est probablement voulu de la part du réalisateur, tous ces éléments narratifs auraient mérité d’être creusés, pour mieux comprendre la psychologie du héros… Car de la même manière, il est difficile de bien cerner la vraie nature de ce dernier. Mais ce n’est pas un vrai défaut et cela n’enlève en rien la grande qualité de ce film : sa capacité à nous surprendre, à bousculer notre esprit, et à nous marquer durablement… En somme, à nous faire vivre une expérience cinématographique pas forcément exceptionnelle, mais du moins inattendue et hors-du-commun.
17+ / 20
Fanny BL

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