Retrouvez ma critique en version audio dans le podcast ci-dessous !
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Elle n’en est qu’à son premier long-métrage, et elle est déjà en train de marquer l’histoire du cinéma italien. Paola Cortellesi signe un film coup de poing, pour lequel elle occupe pas moins de trois fonctions : réalisatrice, actrice principale, et co-scénariste. Son œuvre a déjà attiré plus de cinq millions de spectateurs et spectatrices en Italie depuis sa sortie. Alors si vous hésitiez encore, on vous explique pourquoi il faut absolument voir Il reste encore demain.
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La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Delia (Paola Cortellesi) vit à Rome dans la pauvreté, avec son mari, Ivano (Valerio Mastandrea), et leurs trois enfants. Son quotidien se résume aux tâches ménagères, à des petits boulots sous-payés, et aux violences conjugales qu’elle subit. Mais l’annonce des fiançailles de leur fille, et l’arrivée d’une lettre mystérieuse, vont bouleverser cette routine infernale, et encourager Delia à imaginer un avenir meilleur.
N’allez pas croire que Il reste encore demain s’adresse à un public exclusivement féminin : il n’en est rien. Ce film s’adresse à tout le monde, spectatrices comme spectateurs, y compris à des Français. Car même si l’histoire se passe en Italie, elle est aisément applicable à notre pays et à notre propre histoire, puisque nos aînés (nos grands-parents si vous êtes trentenaires) ont vécu les mêmes difficultés de l’après-guerre : la pauvreté, la pénurie alimentaire ou encore le chômage, mais aussi la lutte des classes, flagrante dans le film.

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Mais le fil rouge, c’est bien la place des femmes dans la société de cette époque. Paola Cortellesi nous montre qu’il est important de se rappeler que ces dernières étaient traitées de cette manière – c’est-à-dire comme des moins que rien, sans aucun droit, qu’il s’agisse d’étudier, de voter ou même de s’exprimer -, et que cela était accepté ou silencé par une grande majorité de personnes. La cinéaste nous fait aussi prendre conscience que cette époque n’est pas si lointaine, ni révolue : certains éléments scénaristiques sont tout à fait applicables à aujourd’hui, puisque les violences faites aux femmes sont toujours d’actualité.
Ces violences conjugales et humiliations subies au quotidien par le personnage de Delia sont racontées avec beaucoup de subtilité, dans un noir et blanc très réussi, grâce à une photographie magnifique signée Davide Leone. Parfois, la réalisatrice utilise d’autres stratagèmes qu’une narration classique, avec des idées innovantes de mise en scène – ou du moins, peu souvent vues au cinéma sur ce thème -, ou se contente de suggérer, laissant travailler notre imagination… car, après tout, est-il nécessaire de montrer toute l’horreur d’une scène, quand son contenu se suffit à lui-même ?

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On a d’ailleurs laissé échapper quelques larmes pendant le visionnage, et étonnamment au moment où on s’y attendait le moins. Des larmes d’empathie envers l’héroïne, résultat d’un immense sentiment d’injustice, lors d’un événement catastrophique pourtant prévisible. Pourtant, malgré l’aspect tragique de cette histoire, l’humour est aussi présent. Il est possible de rire de quelque chose sans pour autant le décrédibiliser : c’est l’exploit mené par Paola Cortellesi.
Il y a aussi des partis pris intéressants, qui mêlent ancienneté et modernité, par exemple à travers la bande originale du film (outre la très belle partition composée par Lele Marchitelli) : ainsi, on entendra inopinément une chanson d’Outkast (« B.O.B ») accompagner une scène haletante… malgré cette prise de risque, la magie opère : images et musique s’accordent avec harmonie. Le reste de la B.O est composé de morceaux de toutes les époques, aux styles variés : la chanson d’un groupe de rock des années 90 (« Calvin » de The Jon Spencer Blues Explosion) cotoie celle d’une chanteuse italienne datant de 1956 (« Aprite les finestre » de Fiorella Bini), ou encore celle d’un duo de jazz des années 2000 (« Nessuno » de Musica Nuda), ce qui renforce le côté original et créatif du long-métrage.

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Les trois acteurs principaux, Paola Cortellesi, Valerio Mastandrea et Romana Maggiora Vergano, qui incarnent respectivement les parents et leur fille aînée Marcella, forment un superbe trio. La relation mère-fille est très touchante et donne tout son sens et sa splendeur au film, notamment dans une scène finale émouvante, spectaculaire et plutôt inattendue, qui ne vous laissera pas indemnes.
Deux éléments auraient pu être davantage explorés : l’aspect politique et le contexte historique d’après-guerre. Les événements majeurs qui ont marqué cette époque, comme le référendum institutionnel et l’élection d’une Assemblée constituante (juin 1946) marquant la fin du royaume d’Italie et la naissance de la République italienne après la dictature fasciste, auraient pu être expliqués plus en détails, surtout pour un public non italien. Mais c’est le seul petit reproche que l’on pourrait éventuellement faire à ce film puissant, percutant, qui vous marquera durablement… et surtout, très impressionnant quand on sait qu’il s’agit d’un premier long-métrage. Alors bravissimo, Signora Cortellesi !
20 / 20
Fanny BL

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Extraits musicaux entendus dans le podcast ♫
♪ « Aprite le finestre », de Fiorella Bini (1956)
♪ « C’è ancora domani », bande originale de Il reste encore demain, composée par Lele Marchitelli
♪ « Irrequietezza », bande originale de Il reste encore demain, composée par Lele Marchitelli
♪ « Di Fretta », bande originale de Il reste encore demain, composée par Lele Marchitelli
♪ « B.O.B (Bombs Over Baghdad) » de OutKast (2000)
♪ « Calvin », de The Jon Spencer Blues Explosion (1998)
♪ « Nella Città », bande originale de Il reste encore demain, composée par Lele Marchitelli
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