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Après Frère et sœur (2022) et Spectateurs ! (2025), Arnaud Desplechin propose un nouveau mélodrame composé de thématiques chères à son œuvre : les amours de jeunesse, la complexité des relations humaines, l’importance de la mémoire. Les quelques qualités de ce quinzième long-métrage suffiront-elles à compenser ces éléments redondants ?
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Mathias Vogler (François Civil), pianiste professionnel, rentre en France après plusieurs années au Japon. Son ancienne professeure, Elena (Charlotte Rampling), souhaite qu’il donne une série de concerts avec elle. Mais dès le retour du musicien, une rencontre fortuite avec Claude (Nadia Tereszkiewicz), son amour de jeunesse, et la découverte d’un enfant, vont profondément le troubler.
Le résultat s’annonçait réjouissant sur le papier : il s’avère légèrement décevant. D’abord par son rythme assez mou, et paradoxalement, son montage très cut, surtout pendant les scènes dialoguées (bien qu’il semble assumé), mais aussi et surtout parce que ce qui constituait l’une des grandes forces de l’œuvre de Desplechin, à savoir les thèmes abordés dans ses récits, devient ici une faiblesse.

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Une fois de plus, le cinéaste nous raconte des histoires d’amour contrariées (voire impossibles) à travers un triangle amoureux, parfois de manière un peu trop exagérée, comme dans cette scène-clé du début, qu’on ne dévoilera pas. Parmi les autres sujets abordés, comme d’habitude : la complexité des liens familiaux, amoureux et amicaux, les notions de trahison et de pardon, ainsi que la douleur du deuil. Tout cela rappelle forcément des films de François Truffaut, notamment Le Dernier métro (1980) et La Femme d’à côté (1981), grande influence de Desplechin. Mais rien de nouveau sous le soleil.
Les personnages de l’histoire ont un rapport important avec les souvenirs, la mémoire, la peur du temps qui passe, et la transmission. Pour nous raconter les événements du passé, Desplechin aurait pu recourir aux flash-backs, comme il l’avait fait pour Trois souvenirs de ma jeunesse (2015), mais il choisit, à la place, de tout (trop) nous expliquer à travers les dialogues, plutôt que de suggérer.

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Est-ce l’alchimie entre les protagonistes ou les acteurs qui ne fonctionne pas ? Il semble qu’il y ait eu comme une rencontre manquée, notamment entre François Civil et Nadia Tereszkiewicz, un peu comme Lou de Laâge et Niels Schneider dans Coup de chance (2023) de Woody Allen. Le casting tient toutefois la route grâce à l’immense Charlotte Rampling, alias Elena, cette femme à la fois puissante et vulnérable, qui représente une mère symbolique pour Mathias. Quant à François Civil, il livre une prestation correcte, même si on l’a préféré dans d’autres rôles. De son côté, Nadia Tereszkiewicz fait du Nadia Tereszkiewicz : l’actrice propose un jeu très similaire à ce qu’elle fait habituellement, notamment comme dans Mon Crime de François Ozon (2023), ou Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi (2022), et pourrait gagner davantage en crédibilité avec plus de maturité. Enfin, Hippolyte Girardot reste plutôt crédible dans un rôle pourtant un peu grotesque, sans basculer dans la caricature.
L’une des rares qualités de Deux pianos : les belles images du film, tournées à Lyon et dans plusieurs villes alentours : Villeurbanne, Bron, Caluire-et-Cuire, Saint-Genis-Laval et Rillieux-la-Pape, ce qui ravira les spectateurs de cette région.

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Les passages musicaux sont peut-être les seuls autres éléments vraiment réussis dans ce film. Les héros de Desplechin, habituellement comédiens ou réalisateurs, sont ici des pianistes. Ça change ! Les scènes de concert sont bien filmées, et le montage soigné, ce qui plaira aux spectateurs mélomanes, d’autant plus quand on sait que François Civil s’est longuement entraîné pour jouer parfois sans être doublé, et donner un rendu plus vrai. On retiendra d’ailleurs une scène finale très poétique, dans laquelle l’acteur joue lui-même un morceau de Bach.
Malheureusement, ces quelques éléments positifs ne parviennent pas à redresser la barre, et à faire de Deux pianos l’un des grands films français de cet automne. A bientôt 65 ans, Arnaud Desplechin s’accroche à son propre univers, au détriment de son public, ce qui donne un résultat légèrement affaibli. Ses personnages se retrouvent dans les mêmes problématiques que lui : une volonté d’aller de l’avant, malgré le temps qui passe, inexorablement… Un désir de régénération, opposé à une stagnation dans le processus de création. Deux pianos est comme un film de transition qui n’aurait pas réussi à trouver sa forme idéale. Peut-être une simple fausse note avant le long-métrage suivant ?
10+ / 20
Fanny BL

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