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Christopher Nolan laisse de côté les nœuds au cerveau et autres boucles temporelles (Tenet, Inception) pour proposer un film beaucoup plus linéaire, qui retrace la vie, le parcours et le travail de J. Robert Oppenheimer, connu comme le père de la bombe atomique. Le cinéaste signe une grande fresque historique, semblable à Dunkerque (2017). Pour le meilleur… ou pour le pire ?
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Etats-Unis, 1942. Convaincu que l’Allemagne nazie est en train de développer une arme nucléaire, le gouvernement décide de mettre au point la première bombe atomique de l’Histoire. Il engage un brillant physicien, J. Robert Oppenheimer (Cillian Murphy), et construit un laboratoire ultra-secret à Los Alamos, au cœur du désert du Nouveau-Mexique. C’est là que le scientifique et son équipe mettront au point leur arme révolutionnaire, sans vraiment prendre conscience des conséquences dramatiques qu’elle va entraîner.
Avis aux impatients et amateurs d’action : fuyez ! Il faut avoir du temps devant soi pour profiter du dernier film de Christopher Nolan, d’abord parce qu’il dure 3h09 (un record dans sa filmographie, qui bat Interstellar et ses 2h49), mais aussi parce que le réalisateur prend tout le sien pour poser les bases de son intrigue. Il s’agit de remettre l’histoire avec un grand H dans son contexte économique, éthique, et surtout politique. Christopher Nolan a adapté sur grand écran la biographie Robert Oppenheimer : Triomphe et tragédie d’un génie (American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer), écrite par Kai Bird et Martin J. Sherwin, et récompensée par le prix Pulitzer. Loin de proposer un biopic basique, il aime expliquer. Il faudra donc rester bien concentré sur les dialogues, cruciaux, surtout en deuxième partie.

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Autant vous prévenir tout de suite : la première partie d’Oppenheimer est très longue, théorique, presque soporifique. Christopher Nolan nous assome de discussions sérieuses entre physiciens et scientifiques. On comprend son désir de vouloir nous raconter à quel point J. Robert Oppenheimer et son équipe ont eu du mal à mettre au point la bombe atomique, mais cela manque un peu de rythme et de dynamisme. Cette partie du film se rapproche plus du documentaire, avec des scènes et décors très réalistes et des informations détaillées, ce qui ne plaira pas forcément à tout le monde.
Une bonne idée à signaler concernant la temporalité du récit : Christopher Nolan alterne les scènes en noir et blanc et en couleur, mais inverse leurs rôles : le noir et blanc correspond au « présent », tandis que la couleur représente le « passé ». Mais surtout, le grand atout du réalisateur, pour ce long-métrage comme pour l’ensemble de sa filmographie, c’est qu’il a choisi de limiter au maximum les trucages numériques. Les quelques scènes où il aurait pu éventuellement en avoir besoin sont très réussies : on en prend plein la rétine (et les oreilles).

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C’est justement une scène-clé très puissante, à la moitié du film, qui fait prendre à ce dernier une tout autre tournure. Cette scène, que nous ne dévoilerons pas pour vous laisser en profiter pleinement, laisse place à une deuxième partie beaucoup plus prenante. Quelques minutes avant, la tension monte très progressivement, le tout, amplifié par une bande originale efficace, signée Ludwig Göransson, également compositeur de la musique de Tenet.
Le film bénéficie aussi d’un casting complètement fou, porté haut par Cillian Murphy, qui incarne à la perfection ce personnage complexe, contradictoire, et emblématique, et signe probablement le rôle le plus emblématique de sa carrière. Il est entouré d’une foule d’acteurs célèbres, tous excellents : Robert Downey Jr. – complètement métamorphosé pour le rôle de Lewis Strauss, Matt Damon, Josh Hartnett, Rami Malek, Kenneth Branagh, Casey Affleck, ou encore Gary Oldman dans le rôle du président Truman. De leur côté, les formidables Emily Blunt et Florence Pugh incarnent des rôles féminins malheureusement un peu effacés, qui ne font pas avancer l’intrigue… Dommage.

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Au-delà des « simples » informations d’ordre historique, Oppenheimer aborde aussi les implications géopolitiques des armes nucléaires, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, et tous les événements et mouvements qui ont suivi pendant la guerre froide, notamment le maccarthysme, extrêmement présent dans le récit, comme à cette époque.
L’aspect psychologique est abordé également, avec la notion de culpabilité. Christopher Nolan mène une intense réflexion sur la guerre, et nous amène à faire un parallèle avec notre propre époque. Il montre comment les progrès, l’évolution et l’intelligence de l’Homme peuvent l’amener à sa propre destruction. A travers tous ces éléments, et notamment le personnage du président américain Truman, le réalisateur dénonce les actions de son gouvernement dans les années 40 et 50. Il pointe du doigt l’obsession de gagner la guerre, au point de ne plus avoir conscience des dégâts humains que cette dernière peut entraîner.
En 25 ans de carrière, Christopher Nolan arrive toujours à nous éblouir d’une manière ou d’une autre, quel que soit le film proposé. Dans Memento (2000), Inception (2010) ou encore Tenet (2020), c’est sa capacité à nous faire voyager dans des boucles temporelles maîtrisées, couplées à des dispositifs scénaristiques complexes. Dans Batman Begins (2005) et ses deux suites, c’est son aptitude à donner un nouveau souffle au super-héros, et à rendre le mythe plus réaliste. Dans Interstellar (2014), la faculté à allier la science-fiction au lyrisme et à l’émotion. Enfin, dans Oppenheimer, c’est l’aisance avec laquelle il mêle biopic, film politique et film d’espionnage… Avec toujours le même objectif : pousser son spectateur à la concentration, l’observation, et la réflexion.
16 / 20
Fanny BL

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