Écriture, mise en scène, incarnation du personnage… Le réalisateur Frédéric Tellier et l’acteur Benjamin Lavernhe nous disent tout dans ce podcast !
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« L’Abbé Pierre – Une vie de combats », de Frédéric Tellier : Au-delà du biopic, l’intime
Après avoir nous avoir éblouis et bouleversés avec Goliath en 2022, Frédéric Tellier se lance dans le biopic, et s’attaque à un monument : l’Abbé Pierre. Dans ce quatrième long-métrage, le cinéaste donne à Benjamin Lavernhe le rôle le plus fulgurant de sa carrière au cinéma : celui de l’homme qui deviendra le symbole de la charité en France.
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L’Abbé Pierre – Une vie de combats retrace la vie et le parcours d’Henri Grouès (Benjamin Lavernhe), tantôt homme religieux, soldat puis résistant pendant la Seconde Guerre mondiale (c’est là qu’il prendra le pseudonyme de l’Abbé Pierre), défenseur des sans-abris et même député à l’Assemblée nationale. Une vie marquée par la création d’Emmaüs, pour venir en aide aux plus faibles.
Souvent moqué ou peu pris au sérieux par les plus jeunes, caricaturé par les humoristes et dans l’émission Les Guignols de l’info, mais élu « personnalité préférée des Français » 17 fois en 20 ans, l’Abbé Pierre est resté une icône. Comment résumer près de 70 ans de vie en 2h18 ? C’est le challenge que s’est lancé Frédéric Tellier.
Le réalisateur a fait le choix d’une narration linéaire pour brosser le portrait d’un homme généreux, bienveillant et empathique. On suit pas à pas les aventures de cet homme dont la vie intime et la jeunesse étaient finalement peu connues, et on se plaît à découvrir chaque étape, en dehors des aspects « religion » et « charité ». Frédéric Tellier propose une mise en scène travaillée, avec quelques particularités : tantôt un cadre légèrement flouté pour des scènes un peu plus violentes, tantôt de très gros plans sur les visages, ce qui donne lieu à un cinéma immersif.

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Le film, qui contient de nombreux détails et informations, ressemblerait presque à un documentaire : Frédéric Tellier s’amuse à disséminer ça et là de fausses images d’archives en noir et blanc, qui semblent plus vraies que nature.
A travers ce portrait de l’Abbé Pierre, le cinéaste aborde une réflexion intéressante sur la difficulté à trouver sa voie, à se sentir à sa place quelque part, notamment avec les scènes d’ouverture et de clôture, oniriques et hors du temps, illustrées par les pensées de l’Abbé Pierre sous forme de voix-off. Car au-delà du cadre biopic « classique », le film raconte aussi les doutes d’un homme, ses fragilités et ses souffrances.
La grande force du film réside dans un nom : Benjamin Lavernhe. L’acteur, pensionnaire de la Comédie-Française, est magistral dans le rôle de l’Abbé Pierre, qu’il incarne de ses 25 à ses 94 ans. Il nous avait déjà éblouis à plusieurs reprises et dans des rôles très différents, dont celui du valet dans Jeanne du Barry de Maïwenn (2023), mais il signe jusqu’ici sa plus belle prestation. En dehors de l’apparence – la barbe, le béret et la canne, ainsi qu’un excellent maquillage – et de l’imitation vocale, Benjamin Lavernhe habite réellement ce personnage avec toutes ses caractéristiques, sans basculer dans le mimétisme pur. La métamorphose est totale : on a l’impression de voir l’Abbé Pierre en personne.

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Le comédien donne la réplique à une Emmanuelle Bercot toujours aussi excellente. Tous deux retranscrivent bien le compagnonnage de l’Abbé Pierre et de Lucie Coutaz, une grande relation amicale et de travail, là aussi peu connue du grand public, qui a pourtant duré 40 ans.
Comme c’est très souvent le cas dans un biopic (sauf peut-être concernant La Môme d’Olivier Dahan), le film comporte quelques longueurs, mais pas de là à ennuyer le spectateur. Seul passage un peu gênant : l’avant-dernière séquence, qui s’apparente très légèrement à une promotion pour la fondation Abbé-Pierre. Frédéric Tellier ne fait plus le portrait d’un homme, mais une sorte d’appel aux dons… En voulant rappeler aux spectateurs que le mal-logement est toujours un problème d’actualité, avec, cette fois, de vraies « images d’archives » des années 2020, on dirait que le cinéaste se perd un peu dans son propos… même si cela part d’un bon sentiment, et que son discours est, bien sûr, très important.
200 figurants, des époques différentes, de nombreux costumes… L’Abbé Pierre – Une vie de combats est à la fois un grand récit de cinéma et une étude intimiste, sur un religieux qui, au-delà de l’icône, a été un « petit bonhomme » à la santé fragile et en proie au doute permanent, passant sa vie à se battre contre la solitude et la misère des autres. On ressent très bien la fascination de Frédéric Tellier pour cette personne, et pour la figure de la bonté qu’elle incarnait. Exit la page Wikipédia : le cinéaste dépeint la vie intérieure de l’Abbé Pierre avec talent, en réinterprétant à sa manière quelques étapes marquantes de son parcours, comme le célèbre appel de l’hiver 54. Il livre un biopic globalement réussi, qui vaut le détour, surtout pour la prestation étincelante de Benjamin Lavernhe.
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Film présenté Hors Compétition au Festival de Cannes 2023
17 / 20
Fanny BL

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