Scénario, image de Molière, plan séquence… Olivier Py et Bertrand de Roffignac nous disent tout dans le podcast ci-dessous !
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« Le Molière imaginaire » : Le coup de théâtre d’Olivier Py
C’est un nom incontournable dans le monde du théâtre contemporain, une star même : Olivier Py, ancien directeur du Festival d’Avignon et actuel directeur du Théâtre du Châtelet à Paris, passe pour la troisième fois derrière la caméra (après le téléfilm Les Yeux fermés en 2000 et le court-métrage Méditerranées et 2011), mais signe son premier long-métrage au cinéma… Un huis clos en plan-séquence aux allures de pièce de théâtre filmée, avec un argument de taille : Laurent Lafitte dans le rôle-titre.
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Le Molière imaginaire retrace les deux dernières heures de vie de Jean-Baptiste Poquelin (Laurent Lafitte), lors de ce qui sera la dernière représentation de sa pièce Le malade imaginaire, le 17 février 1673, au théâtre du Palais-Royal de Paris. Dans sa fièvre, Molière va croiser tous les fantômes de son passé.
Olivier Py est un homme de théâtre : cela se ressent jusque dans la version cinématographique de son œuvre. En dehors de l’aspect professionnel qui a forcément dû imprégner son travail sur grand écran (il a lui-même joué dans Le malade imaginaire de Molière en 1993), le réalisateur propose ici une reconstitution magnifique du théâtre du Palais-Royal, comme si vous y étiez. Le Molière imaginaire est filmé en plan séquence dans ce lieu tout en bois, avec une caméra virevoltante qui « voyage » entre les coulisses, le public, les loges et l’orchestre. La façon de filmer rend compte de l’étroitesse et l’insalubrité du lieu à l’époque (fuites d’eau, rats…), pour un rendu final qui rappelle fortement le Birdman d’Alejandro González Iñarritu (2015). Quant au scénario original, co-écrit avec Bertrand de Roffignac, il est enrichi de dialogues ciselés et percutants. Enfin, les trois vieilles dames du public, mi-réelles, mi-imaginaires, qui représentent le chœur d’une tragédie grecque au moment de l’épilogue, forment un autre élément théâtral.

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Olivier Py s’amuse même à insérer la pièce de théâtre dans la « pièce de théâtre » (même s’il s’agit ici d’un film) : cette mise en abyme nous rend doublement spectateurs. Parfois, on ne sait plus trop différencier ce qui est « joué » de ce qui est « réel » dans l’histoire : Molière joue-t-il vraiment la comédie, ou est-il vraiment en train de mourir, ou les deux ? Olivier Py occupe pleinement sa fonction de conteur/metteur en scène : il joue avec les limites du fictionnel. Comme le public du théâtre dans l’histoire, le spectateur de cinéma est dupé, troublé.
Autre atout majeur du Molière imaginaire : sa lumière. Olivier Py a opté pour un film entièrement éclairé à la bougie, à la manière du Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1976), qui donne lieu à un clair-obscur très poétique. Chaque plan ressemble à une succession de tableaux mouvants, très esthétiques et immersifs. Le symbole de la mort est omniprésent : l’une des scènes comporte des vanités, ces représentations allégorique de la fragilité de la vie humaine. Ce crâne de squelette (la mort) et ce sablier (le temps qui passe) posés sur la table, éléments emblématiques de l’art baroque, rappellent aux personnages, comme aux spectateurs, que nous sommes tous mortels.

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Le Molière imaginaire nous plonge dans le contexte historique du XVIIème siècle : Olivier Py nous rappelle la façon dont vivait et réagissait un public de théâtre à cette époque (spectateurs très maquillés, perruqués, grotesques et caricaturaux), la sexualité omniprésente entre les comédiens, mais aussi les conditions de vie difficiles pour tout le monde. Le réalisateur nous montre aussi la grande vulgarité et le manque de classe et d’hygiène de l’époque, dans une ambiance qui rappelle cette fois Amadeus de Miloš Forman (1984) – bien que l’histoire de ce film se passe 150 ans plus tard.
De manière voulue ou non, Le Molière imaginaire comporte de nombreuses autres références à des œuvres du 7ème Art. La scène d’ouverture, par exemple, où l’on voit Molière seul face à un miroir, le visage couvert de poudre blanche, rappelle beaucoup la marquise de Merteuil dans la scène de clôture des Liaisons dangereuses de Stephen Frears (1989). Et forcément, plus tard dans le visionnage, d’autres films qui racontent le théâtre nous reviendront à l’esprit, comme Edmond d’Alexis Michalik (2019), Le dernier métro de François Truffaut (1980), sans oublier Les enfants du paradis de Marcel Carné (1945).
Bien que Le Molière imaginaire ne soit pas un biopic, et malgré le peu de documents d’archives dont nous disposons sur la vie du dramaturge, le film s’attache à dévoiler une grande part de son intimité : par exemple, c’est la première fois que sa bisexualité est montrée au cinéma, sachant qu’elle a bel et bien existé. Olivier Py nous rappelle aussi que Molière s’était marié avec Armande Béjart, qui fut, a priori, la fille de son ex-épouse (Madeleine).

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Il faut aussi souligner la grandiloquence de Laurent Lafitte dans la peau de ce Molière souffrant et en proie au doute. L’acteur, avant tout comédien de théâtre (pensionnaire de la Comédie-Française), semble beaucoup plus à l’aise dans ce format cinématographique. S’il ne nous avait jamais réellement convaincus dans ses rôles précédents (sur grand écran), il gagne ici notre cœur, et signe probablement le meilleur rôle de sa carrière. L’acteur donne la réplique à Bertrand de Roffignac (Michel Baron), lui aussi excellent. Le comédien, qui a récemment brillé au théâtre dans la pièce Ma jeunesse exaltée (d’ailleurs mise en scène par Olivier Py), forme, avec Laurent Lafitte, un duo solide et efficace.
Seule limite : l’ennui peut pointer le bout de son nez si on n’est pas friand de théâtre à la base, et si on ne se concentre pas sur les dialogues. Pourtant (et heureusement), le film en lui-même n’est pas long du tout (1h35) et ne comporte pas vraiment de temps mort. Le Molière imaginaire est avant tout une œuvre poétique qui privilégie le rêve et l’écoute. Ce premier long-métrage d’Olivier Py vaut clairement le coup d’œil, mais s’adresse surtout aux théâtrophiles, et à des personnes qui préfèrent la contemplation à l’action.
16 / 20
Fanny BL

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