Genèse du film, message féministe, casting… Jessica Palud, réalisatrice de Maria, nous dit tout dans ce podcast !
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« Maria » de Jessica Palud : Au-delà du simple biopic
50 ans auront été nécessaires pour que la parole de Maria Schneider, pourtant très libre pour l’époque, soit entendue. Il aura fallu un aussi long laps de temps, mais aussi un livre, Tu t’appelais Maria Schneider, de Vanessa Schneider (2020), puis une adaptation libre au cinéma : Maria, deuxième long-métrage de Jessica Palud, après Revenir (2020). Alors, ce nouveau film est-il un énième « biopic » sans saveur, ou un petit bijou ? On vous dit tout !
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Maria propose des coups de projecteur sur les épisodes marquants de la vie et la carrière de Maria Schneider, dont le traumatisant tournage du Dernier tango à Paris, de Bernardo Bertolucci (1972), avec Marlon Brando. Un film sulfureux qui permit à la jeune actrice d’accéder à la gloire, mais la plongea aussi dans l’un des plus grands scandales de l’histoire du cinéma.
« Les films sont écrits par les hommes, pour les hommes. » Voici le genre de phrases qu’osait déclarer Maria Schneider publiquement, dans les années 70-80, soit bien avant le mouvement #MeToo, pour dénoncer non seulement des violences qu’elle avait elle-même vécues, mais aussi tout le système du cinéma à cette époque. Pourtant, personne n’avait prêté attention aux déclarations courageuses de l’actrice, ni à ses appels à l’aide. Car c’est bien de cela dont il s’agit : une jeune femme de 19 ans violée par un homme de 48 ans, devant une caméra, puis une diffusion au cinéma (hormis en Italie où il a été interdit), sous prétexte de « faire de l’art ».

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A travers l’adaptation libre du livre Tu t’appelais Maria Schneider, écrit par Vanessa Schneider, petite-cousine de l’actrice (paru en 2020 aux Editions Grasset), Jessica Palud rend hommage à cette actrice au destin tragique, morte à 58 ans après de nombreuses errances marquées par son addiction à la drogue, et une grande souffrance due au regard malveillant de la société sur elle. Le thème du regard est d’ailleurs très important dans le film, et abordé de manière subtile, surtout en ouverture et en clôture. La réalisatrice et co-scénariste va même plus loin : elle redonne la parole à Maria Schneider, en faisant d’elle le fil conducteur du long-métrage.
Maria ne se contente pas d’être un « biopic » au sens classique du terme (raconter la vie d’une célébrité de A à Z) : c’est un film beaucoup plus élaboré, travaillé et extrêmement documenté, qui se concentre uniquement sur les périodes charnières de la vie de Maria Schneider – l’adolescence, marquée par les rapports houleux avec sa mère, les débuts difficiles au cinéma avec Le Dernier tango à Paris, puis la descente aux enfers -, en insérant des ellipses temporelles à chaque moment de rupture.

Matt Dillon et Anamaria Vartolomei © Haut et Court
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Sans jamais basculer dans le sensationnalisme ou la tragédie larmoyante, Maria nous montre les rouages de l’industrie du cinéma, et comment on peut basculer aussi facilement dans une situation complètement différente : un film d’abord présenté comme une histoire d’amour passionnée se transforme finalement en un long-métrage scandaleux, condamné par la justice, car considéré comme pornographique (le film nous rappelle que Bernardo Bertolucci et ses deux acteurs avaient été condamnés à de la prison avec sursis pour « obscénité »).
Le film aborde donc des réflexions intéressantes sur la définition de l’art entre hier et aujourd’hui, et la frontière très mince entre la fiction et la réalité : jusqu’à quel moment et selon quels critères peut-on dire qu’un acteur ou une actrice « joue » ? Comment distinguer le « vrai » du « faux » ? Mais surtout, peut-on tout se permettre, sous prétexte qu’on fait du cinéma ? Jessica Palud analyse également la nudité des femmes au cinéma, et le type de rôles – prostituées ou assimilées – qu’on avait tendance à leur attribuer quasi systématiquement à l’époque (« Habillée, je n’intéresse personne », disait encore Maria Schneider). C’était, visiblement, le seul moyen d’être célèbre – ou du moins « d’exister » – pour une actrice.

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[SPOILER ALERT] Dans Maria, la « fameuse » scène de viol du Dernier Tango à Paris a été reproduite dans sa quasi-totalité. Un choix fort et assumé par la réalisatrice, dont on salue le courage d’aller jusqu’au bout, et de (presque) tout montrer, au moins jusqu’à l’horreur elle-même. Il est vrai que tout le monde n’a pas vu le film de Bernardo Bertolucci – et n’a pas forcément envie de le voir, ce que l’on comprend totalement pour avoir surmonté cette épreuve. Cette reconstitution met autant mal à l’aise que la scène originale, peut-être même davantage, puisqu’on voit les « coulisses » du tournage (là aussi, documentées), et le silence de mort qui règne sur le plateau, rendant bien compte de la peur des membres de l’équipe, et de la toute-puissance des deux grandes figures masculines, le réalisateur et son acteur. Mais c’est un malaise nécessaire. [FIN DU SPOILER]
Au casting, Anamaria Vartolomei nous avait déjà éblouis dans L’Evénement d’Audrey Diwan : elle est, à nouveau, étincelante dans ce rôle de femme à la fois fragile et battante, et passe même à l’étape supérieure dans son talent d’actrice. Elle donne la réplique à un Matt Dillon épatant dans le rôle de Marlon Brando. Le reste du casting – Giuseppe Maggio, Marie Gillain, Yvan Attal – est tout aussi convaincant. N’oublions pas la jeune Céleste Brunnquell, repérée dans la série En thérapie, d’Eric Toledano et Olivier Nakache, qui semble s’épanouir au fil de ses rôles, et se bonifie avec le temps.

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Avec Maria, Jessica Palud dresse un portrait de femme universel pour pointer du doigt les dysfonctionnements du monde du cinéma, encore beaucoup (trop) d’actualité, à travers un sujet difficile et encore très douloureux : l’histoire de Maria Schneider. La réalisatrice ose toucher l’intouchable, montrer la vérité crue, mais avec beaucoup de pureté et de netteté. C’est pourquoi ce film, qui ressemble beaucoup à un témoignage, mérite amplement d’être vu et transmis. Il permettra peut-être, à force, de faire bouger définitivement les lignes.
Film présenté au Festival de Cannes 2024
19 / 20
Fanny BL
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