.
Écoutez la critique du film en version podcast ci-dessous !
.
Film-événement au Festival de Cannes 2024, fortement ressenti pour décrocher la Palme d’Or – finalement remportée par Anora de Sean Baker, au cinéma le 30 octobre -, et malgré tout auréolé de deux autres prix, ceux du Jury et de l’interprétation féminine pour l’ensemble des actrices, Emilia Pérez a fait l’effet d’une bombe… Mais le dixième long-métrage de Jacques Audiard mérite-t-il tout cet engouement ?
.
Dans un Mexique gangréné par les trafics de drogue, le chef de cartel Manitas del Monte (Karla Sofía Gascón) sollicite l’aide d’une brillante avocate, Rita Moro Castro (Zoe Saldaña), pour se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il prépare en secret depuis des années : devenir la femme qu’il a toujours rêvé d’être.
Dheepan (Palme d’Or 2015), Les Frères Sisters (2018), Les Olympiades (2021)… Jacques Audiard nous a habitués à de grands films, parfois internationaux, et à des genres et styles cinématographiques variés (drame, western, film intégralement en noir et blanc, etc.). Dans la continuité de cette exploration, il s’essaye ici pour la première fois à la comédie musicale… ou plutôt, à « l’opéra », comme le réalisateur-scénariste préfère le qualifier lui-même. Et autant vous prévenir tout de suite : si vous n’êtes pas fans, fuyez ! Même pour un.e fan, le résultat laisse un peu circonspect, surtout quand il traite d’un sujet aussi sombre.

.
Les passages chantés ne plairont donc pas à tout le monde, aussi parce qu’ils arrivent parfois – mais pas toujours heureusement -, comme un cheveu sur la soupe, sans vraiment faire avancer l’intrigue du film. Par moments, on a l’impression que les acteurs et actrices se mettent à chanter « juste » pour chanter… ce qui rend le résultat un peu grotesque.
Plus satisfaisant : la musique elle-même, écrite par Clément Ducol et la chanteuse Camille, même si elle reste moins prenante que celles d’Annette (pour lequel Clément Ducol a pourtant composé les musiques additionnelles) ou encore de La La Land (2017). On a préféré les parties instrumentales, ainsi que celles avec des chœurs (tous interprétés par Camille), plus subtiles. En revanche, si vous avez des goûts musicaux variés, vous apprécierez le mélange des genres proposé dans cette bande originale : rap, rock, sonorités espagnoles plus traditionnelles, etc. Enfin, les chorégraphies, imaginées par Damien Jalet, sont plutôt réussies et apportent un rythme inspirant à l’ensemble.

.
Au-delà de la bande originale, Emilia Pérez contient également un important mélange des genres : il y a de la comédie musicale, donc, mais aussi du film noir, du mélodrame, ou encore de la télénovela. Une idée, là aussi, plutôt alléchante sur le papier… mais on a l’impression que le réalisateur a voulu toucher à tout, sans vraiment aller au bout des choses.
Venons-en au cœur de l’histoire, écrite par Jacques Audiard, librement inspiré du roman Ecoute, de Boris Razon (2018). On doit reconnaître que le point de départ est plutôt original : un narcotrafiquant qui décide de changer de sexe (et, par là même, d’identité), dans ce monde très viril de la délinquance, ça sort de l’ordinaire. Il est même possible que l’on ait jamais vu ça sur grand écran. La suite des événements sera un peu moins convaincante, en raison de plusieurs incohérences, comme ALERTE SPOILER l’absence de doute chez le personnage de Rita ; le monde de richesse et d’opulence dans lequel vit Emilia Pérez, alors qu’elle a voulu changer de vie ; la nature de ce personnage : peut-on, et même, est-on censés ressentir de l’empathie pour elle ? Doit-on considérer qu’elle est devenue une bonne personne d’après ses actions d’aujourd’hui, et non d’après son passé ? FIN ALERTE SPOILER

.
De nombreux questionnements de ce type nous amènent à nous interroger davantage sur l’identité du film, sur la réelle intention de Jacques Audiard, et surtout, sur le message qu’il cherche à faire passer : une invitation à mieux accepter la transidentité ? Un récit sur le changement de vie (mais d’ailleurs, l’une implique-t-elle forcément l’autre ?) La dénonciation des trafics de drogue au Mexique ? Il semble que le cinéaste se soit un peu perdu dans son propos, en voulant aborder beaucoup de thèmes différents, sans finalement les explorer davantage.
Autre interrogation : est-ce qu’un réalisateur non transgenre peut vraiment comprendre et maîtriser un tel sujet, en capter toutes ses subtilités ? Est-ce qu’il peut s’adresser à tous types de publics, y compris celui issu de la communauté LGBTQIA+ ? Ou voulait-il seulement aborder un sujet un peu « à la mode », « dans l’air du temps », pour flatter l’opinion publique ? Quel est vraiment l’objectif de son film ? Quelle histoire a-t-il réellement voulu nous raconter ? On est reste dubitatifs sur ce point.

.
Il faut tout de même souligner le talent des actrices du film, qui chantent et dansent elles-mêmes, sans doublage, et ont amplement mérité leur Prix collectif d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2024, surtout Zoe Saldaña (Les Gardiens de la Galaxie 3), toujours aussi prodigieuse, et Karla Sofía Gascón, « vraie » actrice transgenre, qui s’est fait connaître à la télévision espagnole, et nous éblouit par sa justesse. Adriana Paz (L’un de nous doit mourir), en rôle secondaire, se débrouille plutôt bien elle aussi. En revanche, le jeu de Selena Gomez (Only Murders in the Building) est beaucoup plus mou et manque cruellement de charisme, le tout dans un espagnol approximatif… Dommage.
Malgré les quelques retenues évoqués plus haut, Emilia Pérez reste un très bon film, visionné sans regret, grâce à une formidable mise en scène, une lumière réussie, et un rythme soutenu (sans longueur). Il comporte de belles images et plusieurs idées originales, qui vous permettront de passer un bon moment. Ce long-métrage ne s’adresse probablement pas à un public large, mais pourra tout de même plaire à un grand nombre de cinéphiles, amateurs comme « confirmés ».
Film présenté au Festival de Cannes 2024
15 / 20
Fanny BL

critique très juste, merci de nous raconter tous les éléments positifs et négatifs.
je vais le voir pour avoir mon propre avis!
J’aimeAimé par 1 personne
Merci pour ton retour ! N’hésite pas à me faire part de ton avis une fois que tu l’auras vu 😉
J’aimeJ’aime
wow!! 75Festival Filmoramax de Lyon 2024 : Les temps forts de la programmation + L’interview du directeur Arnaud Mizzon !
J’aimeJ’aime
Hé oui ça bosse dur par ici 😉
J’aimeJ’aime