Ecoutez ma critique en version podcast ci-dessous !
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Après une vingtaine de longs-métrages et une douzaine de courts, Pedro Almodóvar poursuit encore et toujours son immense carrière, en tournant pour la première fois en langue anglaise. En résulte une œuvre presque théâtrale par la sobriété de sa mise en scène, qui doit surtout son intérêt à ses dialogues et au tandem féminin Tilda Swinton–Julianne Moore. Mais cela est-il suffisant ? Le réalisateur espagnol de 75 ans arriverait-il en bout de course ?
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Cela fait plusieurs années qu’Ingrid (Julianne Moore) a perdu de vue Martha (Tilda Swinton). Pourtant, les deux amies avaient débuté leur carrière au sein du même magazine. Leurs chemins se recroisent quand Ingrid apprend que Martha est atteinte d’un cancer.
Parlons d’abord des points positifs de La Chambre d’à côté, donc son aspect visuel. Pedro Almodóvar a toujours été un expert chromatique. Tel un peintre du 7ème Art, le réalisateur et scénariste nous montre une fois de plus ses talents esthétiques, en proposant des couleurs très vives, principalement chaudes – du jaune et du rouge -, ce qui renforce le contraste entre la vie et la mort, deux thèmes récurrents dans sa filmographie.

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Autre grande force de Pedro Almodóvar : avoir un casting de choix, et mettre les femmes en lumière. Ici, le cinéaste retrouve Tilda Swinton (Asteroid City) après l’avoir fait jouer dans son moyen-métrage précédent, La Voix humaine (inclus dans L’Expérience Almodóvar, 2023). L’actrice britannique est une fois de plus excellente, mais ce qui fonctionne dans La Chambre d’à côté, c’est la véritable alchimie entre elle et Julianne Moore (May December). Toutes deux incarnent avec une grande justesse cette amitié fusionnelle, basée sur l’empathie, l’entraide et la solidarité.
Comme dans son long-métrage précédent, Madres Paralelas (2021), Pedro Almodóvar aborde une réflexion intéressante et poétique sur les derniers instants de vie, la valeur de l’instant présent, et l’acceptation de la mort. Le réalisateur avait déjà exploré ces thèmes, et pose aussi les bonnes question autour de l’héritage : que veut-on laisser de soi après sa disparition – sur le plan matériel comme symbolique -, et à qui ? Pedro Almodóvar le fait avec beaucoup de retenue, de pudeur et d’humilité. C’est la force de ce cinéaste : ne pas verser inutilement dans la sensiblerie larmoyante.

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La Chambre d’à côté va plus loin et traite également de l’euthanasie, un sujet extrêmement délicat et pas forcément réjouissant, mais tout de même important. La façon dont Pedro Almodóvar l’aborde s’avère plus convaincante que François Ozon avec Tout s’est bien passé (2021), mais, toujours sur le même sujet, on avait préféré Blackbird de Roger Michell (2020), plus percutant et efficace dans sa capacité à nous faire ressentir la violence d’un tel acte, et la confrontation à cette mort volontaire d’un proche déjà condamné.
La Chambre d’à côté rappelle surtout Julieta, autre film d’Almodóvar (2016), pour la relation mère-fille – même si elle est, ici, beaucoup moins explorée – et le récit de la jeunesse de Martha illustré de flash-back. Cette méthode, également utilisée dans Douleur et gloire (2019), fonctionne plutôt bien pour captiver l’esprit du spectateur, et aurait pu être davantage creusée. Notre âme d’enfant aurait voulu écouter (et voir) d’autres anecdotes de Martha, retourner dans son passé, pour mieux découvrir ce personnage… mais le cinéaste retourne un peu trop vite dans le présent. Dommage.

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Que dire de plus à part que La Chambre d’à côté est un bon film qui ne franchit pas la ligne de la transcendance, et loin d’être le meilleur de Pedro Almodóvar ? Le long-métrage comporte beaucoup de scènes dialoguées, certes très bien écrites et empreintes d’une grande poésie, rendant certaines répliques mélodieuses, mais l’action reste très plate. Parfois, on a droit à des tirades un peu plus longues – heureusement pas de l’ordre de celles de l’abominable Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan (2014). Au niveau scénaristique, il n’y a pas de véritable montée en puissance ni de scène captivante. Tout est un peu prévisible, même là où Pedro Almodóvar croit pouvoir nous surprendre et jouer avec nos émotions. En somme, si vous recherchez du dynamisme, passez votre chemin. Bien que l’ennui n’ait pas pointé, ce n’est pas le genre de film que l’on verra deux fois.
Pedro Almodóvar n’a plus vraiment besoin de prouver ses talents de conteur et de metteur en scène : c’est un cinéaste accompli, à la carrière interminable, mais qui commence peut-être à s’essouffler. On s’était déjà fait cette réflexion avec l’un de ses derniers films, Douleur et gloire, là aussi sauvé par son acteur principal – et l’un de ses favoris -, Antonio Banderas. Pedro Almodóvar sait donc très souvent s’entourer des bonnes personnes pour constituer une équipe solide, mais il semble que ce ne soit plus suffisant, même si on rajoute ses autres capacités citées plus haut. En bref, on a largement préféré des films un peu plus anciens, comme Julieta, et dans des registres totalement différents, le glaçant La Piel que Habito (2011), ou encore l’hilarant Les Amants passagers (2013). Des longs-métrages à valeur sûre, que l’on vous recommande chaudement, en priorité par rapport à La Chambre d’à côté.
11 / 20
Fanny BL
Ce film a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise 2024

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Extraits entendus dans le podcast ♫
· Bande-annonce du film en version française
♪ « Opening titles », tiré de la musique originale de La Chambre d’à côté, composée par Alberto Iglesias
♪ « The Waiting House », tiré de la musique originale de La Chambre d’à côté, composée par Alberto Iglesias
♪ « The War in my head », tiré de la musique originale de La Chambre d’à côté, composée par Alberto Iglesias
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