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Après Seules Les Bêtes (2019) et le bouleversant La Nuit du 12, qui a remporté six César en 2023, dont ceux de Meilleur film et Meilleur réalisateur, Dominik Moll est de retour avec un nouveau thriller au nom intriguant, Dossier 137… Une fiction qui frôle le documentaire, par son extrême précision, sa mise en scène maîtrisée, et son jeu d’acteurs authentique.
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Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie (Léa Drucker), enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, une responsabilité à établir… Mais un élément inattendu va changer la donne.
On se souvient tous des Gilets Jaunes, d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin. Ce mouvement de contestation, né fin 2018, a durablement marqué l’Histoire sociale et politique de la France, dans un contexte particulièrement tendu, aux conséquences parfois graves. Sorti au cinéma presque en même temps que Les Braises de Thomas Kruithof – qui raconte les origines des Gilets jaunes -, Dossier 137 aborde le fonctionnement de l’IGPN, aussi appelée « la police des polices », une institution peu connue et souvent mal perçue par la population, dans une affaire liée aux Gilets jaunes, officiellement fictive, mais largement inspirée de plusieurs cas réels.
Pour donner vie à ce nouveau thriller extrêmement pointilleux, Dominik Moll s’est immergé au sein de la délégation parisienne de l’IGPN, et a observé de près les méthodes, motivations et difficultés des enquêteurs dans leur travail quotidien. Cela se ressent pleinement au visionnage, avec un résultat réaliste et authentique. Car nombre de cinéastes auraient pu se casser les dents sur un projet aussi ambitieux et inhabituel. Pas lui. Dominik Moll a choisi de conserver le jargon complexe des procédures judiciaires et de l’inclure dans son scénario, une fois de plus co-écrit avec Gilles Marchand. Il assemble une à une les pièces du puzzle pour nous raconter cette enquête minutieuse sur une manifestation censée ressembler à une sortie familiale dans la Capitale, qui se transforme finalement en cauchemar.

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Le résultat aurait donc pu être très ennuyeux, mais il n’en est rien. Chaque élément est extrêmement documenté, et la qualité de la mise en scène nous permet de suivre l’affaire avec grand intérêt. A la manière du Bac Nord de Cédric Jimenez (2021), mais de façon encore plus engagée, le réalisateur nous raconte les tensions internes de ce monde opaque, sans verser dans la caricature ou le sensationnalisme. Il étudie de multiples strates de la police nationale (notamment les membres de la BRI et de la BAC), du premier jusqu’au dernier maillon de la chaîne, et donne la parole à tous les protagonistes de l’affaire, en montrant, dans une démarche anti-manichéenne, que chaque situation est bien plus compliquée qu’elle n’y paraît.
D’un côté, le sentiment d’isolement ressenti par les habitants des zones rurales, à travers la commune de Saint-Dizier, cette ville ouvrière qui a souffert de la désindustrialisation, symbole de la France oubliée des grands dirigeants. De l’autre, le métier d’enquêteur, et la difficulté de l’impartialité, surtout en tant que femme évoluant dans un milieu masculin. Entre les deux : des questions importantes, radicales et nécessaires pour faire avancer le débat sur les violences policières, encore très délicat aujourd’hui.

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N’oublions pas de saluer l’interprétation sincère et touchante de Léa Drucker (L’intérêt d’Adam), qui allie avec habileté la douceur, le calme olympien et la fermeté que requiert son rôle, aussi bien avec son visage qu’avec son corps. Comme à son habitude, elle livre un jeu modeste et diablement efficace. Les autres acteurs, moins connus, sont tout aussi convaincants, surtout Guslagie Malanda, révélée dans Saint-Omer d’Alice Diop (2022).
A travers le thriller, son genre de prédilection, Dominik Moll est capable de maîtriser tous types de sujets, même les plus sombres, en ajoutant tout de même des respirations humoristiques et/ou mignonnes (ici le chat trouvé par Stéphanie et les vidéos de chatons visionnées par la mère de cette dernière). Particulièrement attentif aux détails, le cinéaste nous propose toujours un travail méticuleux, sans jamais en faire trop… ou pas assez. C’est désormais une certitude : les films de Dominik Moll sont une valeur sûre. Après Harry, un ami qui vous veut du bien (2000), Seules les bêtes et La Nuit du 12, celui-ci en est une nouvelle preuve.
18+ / 20
Fanny BL
Film présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2025

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