Origines du film, casting, contexte historique… L’équipe du film nous dit tout dans ce podcast !
.
Les Rayons et les Ombres : La fresque historique glaçante de Xavier Giannoli
On ne compte plus le nombre de films sur la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale… mais sur la Collaboration ? C’est ce que nous propose Xavier Giannoli pour son neuvième long-métrage, après Illusions Perdues (2021), récipiendaire de sept César. En découle Les Rayons et les Ombres, un film-fleuve de 3h15, dont le récit fait terriblement écho à l’actualité.
.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l‘histoire vraie de l’homme de gauche et patron de presse Jean Luchaire (Jean Dujardin), et de sa fille Corinne (Nastya Golubeva), pris dans l’engrenage de la Collaboration, après leur rencontre avec Otto Abetz (August Diehl), francophile allemand qui deviendra ensuite ambassadeur du Troisième Reich à Paris.
C’est un sujet extrêmement délicat auquel s’attaque Xavier Giannoli : celui de la Collaboration, racontée du point de vue des collabos… Du jamais-vu au cinéma, et une démarche courageuse que l’on salue. A partir d’un scénario co-écrit avec Jacques Fieschi, le réalisateur nous raconte une nouvelle histoire vraie – comme il aime le faire -, avec des dialogues fort bien écrits et une reconstitution historique impeccable, agrémentés de décors et de costumes sans bavure.
Comme dans l’inoubliable Illusions Perdues (2021), Xavier Giannoli choisit d’accompagner son spectateur avec une voix-off tout au long du film – ici, celle du personnage de Corinne Luchaire, fille de Jean. Or, alors qu’elle aurait pu être plus habitée et percutante, cette voix-off reste trop molle en raison de l’air naturellement blasé du personnage (et sans doute aussi de l’actrice). Et même s’il s’agit probablement d’un effet voulu de la part du réalisateur, cet élément pourtant central risque d’endormir ou de démoraliser d’entrée de jeu le public.

.
Hormis cet unique point négatif, Les Rayons et les Ombres est un accomplissement absolu, et s’inscrit dans la continuité d’Illusions Perdues, même si le sujet et l’époque sont différents. A l’aide de quelques scènes de flash-back en noir et blanc soignées, dans un style qui rappelle les muets de Chaplin, Xavier Giannoli nous montre comment une situation – visiblement partie d’un bon sentiment – peut évoluer, changer très progressivement, et basculer, jusqu’à devenir cauchemardesque. On s’interroge tout du long, au sujet des collaborationnistes : « Savaient-ils vraiment ? Étaient-ils dans une forme de déni ? Ont-il, au contraire, été manipulés par les plus puissants, et par le système dans son ensemble ? » Des questions éthiques essentielles et brûlantes auxquelles le film ne peut évidemment pas apporter de réponse miracle.
Avec habileté et subtilité, tout en nuances (comme l’indique le titre du film), Xavier Giannoli nous montre un élément de l’Histoire qu’on a tendance à oublier par rancune, ou même qu’on ignorait : les toutes premières actions menées par Jean Luchaire et Otto Abetz, parties d’un désir sincère de paix entre la France et l’Allemagne après la Première Guerre mondiale, avant de passer du côté obscur de l’antisémitisme. Et c’est ainsi que le mot « collaboration » perd son sens initial. Or, sans prendre parti pour l’un ou l’autre camp, le réalisateur arrive à trouver le juste équilibre pour nous raconter l’énorme paradoxe de cette situation, dans une époque d’entre-deux guerres troublée. Il pose sur tout cela un regard ni complaisant ni punitif, et c’est là que réside la force du film.

.
Les Rayons et les Ombres ne se contente pas d’être un simple film historique avec un enchaînement de dates et de faits : il propose aussi une jolie mise en abyme à travers le personnage de Corinne Luchaire, et ses débuts en tant qu’actrice à la fin des années 1930 : grâce à des scènes immersives, on assiste à ses essais face caméra, puis aux tournages de la poignée de films dans lesquels elle a pu jouer avant la guerre. S’y ajoute un coup de projecteur sur toute la situation médicale/sanitaire de l’époque (avec l’épidémie de tuberculose, potentielle métaphore de la montée de l’idéologie nazie), également importante pour la compréhension du contexte historique, même si Xavier Giannoli s’y attarde parfois un peu trop.
Également comme dans Illusions perdues, Xavier Giannoli fait de la presse écrite un élément central de son récit (avec Les Nouveaux Temps, le journal collaborationniste créé par Jean Luchaire), à une époque où les journaux étaient la principale source d’informations et des objets de référence, vecteurs de messages forts, même si les journalistes étaient eux-mêmes victimes de la déformation de la réalité – en somme, de la propagande ou de la censure – en étant contrôlés par les hommes de pouvoir.

.
Au casting, Jean Dujardin nous offre probablement le meilleur rôle de sa carrière, en incarnant ce personnage très ambigu d’homme de gauche nourri de belles intentions, finalement pris dans une spirale infernale d’idées noires. Il donne la réplique à un August Diehl épatant et brillant dans la peau du personnage très double de l’ambassadeur allemand Otto Abetz. L’acteur allemand est, sans hésiter, celui qui nous a le plus ébloui. Quant à Nastya Golubeva, fille de Leos Carax et copie conforme d’Anamaria Vartolomei, elle livre un jeu convaincant dans le rôle de Corinne Luchaire, cette jeune femme victime de son destin et des actes de son père.
Malgré une durée totale de 3h15 (en même temps, il aurait été difficile, voire impossible de faire court avec un tel sujet), Les Rayons et les Ombres passe plutôt vite, même s’il est parfois alourdi de quelques longueurs, rien de bien méchant. Bien qu’il ne s’adresse pas à tous les publics, ce film n’est à manquer sous aucun prétexte. Il permet de réviser l’Histoire de la France, mais surtout, de (re)prendre conscience que ce pan-là n’est malheureusement pas si éloigné de notre actualité.
19 / 20
Fanny BL

Laisser un commentaire