« Pas de vagues » : La critique + L’interview de l’équipe du film

Merci aux équipes du cinéma Pathé Bellecour de Lyon d’avoir permis cette interview

.

Après de nombreuses comédies sur le milieu scolaire (Les Profs 1 et 2, la saga Ducobu, etc.), le drame devient la nouvelle tendance. Dans la lignée des récents Un métier sérieux de Thomas Lilti (2023), et La Salle des profs d’İlker Çatak (actuellement au cinéma, et nommé aux Oscars 2024), Teddy Lussi-Modeste s’attaque à son tour à ce sujet, en particulier à la vie au collège, avec une histoire tirée de sa propre expérience. Alors, ce nouveau long-métrage écolier mérite-t-il un 20/20 ? La réponse ici !

.

Julien (François Civil), jeune professeur au collège, essaie de créer du lien avec ses élèves. L’une d’entre eux, Leslie (Toscane Duquesne), interprète ses gestes et paroles comme une tentative de séduction, et l’accuse de harcèlement. Alors que la rumeur se propage, le professeur et son élève se retrouvent pris chacun dans un engrenage. Mais quoi qu’il arrive, le principal du collège ne veut surtout pas faire de vagues

Premier bon point : Audrey Diwan a co-scénarisé le film, avec le réalisateur, Teddy Lussi-Modeste. Pour L’Oreille Cinéphile, cela équivaut à une valeur sûre, avant même le visionnage. On doit à Audrey Diwan, entre autres, les scénarios de L’Amour et les Forêts, Visions (2023), L’Evénement et Bac Nord (2021). Quatre films à l’écriture ciselée et impeccable. L’autre élément qui « donne envie », sur le papier : l’histoire est inspirée du propre vécu du réalisateur, en tant que professeur de français. Ce caractère « authentique » du récit pourra éveiller la curiosité de certains spectateurs.

François Civil alias Julien © Kazak Productions – Frakas Productions France 3 Cinema 2023

.

Avec Pas de vagues, Teddy Lussi-Modeste propose une réalisation sobre, dans un format plutôt court (moins d’une heure et demie). Le cinéaste nous parle de harcèlement scolaire, mais d’un point de vue différent de celui qu’on connaît habituellement, dans la vie comme au cinéma. Contrairement à l’inoubliable et glaçant Un Monde de Laura Wandel (2022), c’est un enseignant qui est cette fois victime de ce fléau de la part de toute une classe, à une époque dominée par les réseaux sociaux (arme supplémentaire pour les harceleurs), et où toute notion de respect ou d’autorité a disparu. On suivra, pas à pas, la lente descente aux enfers d’un homme plein de bonne volonté, qui essayait juste de faire son travail correctement, mais qui a aussi fait des erreurs.

L’histoire et la façon dont elle est racontée rappellent celles du film La Chasse de Thomas Vinterberg (2012), dans lequel un quadragénaire est accusé d’attouchements par une petite fille dans la crèche où il travaille. On ressent le même sentiment d’injustice pour le personnage principal, incarné ici par un François Civil toujours aussi talentueux. Il y a aussi, très souvent, une tension palpable, un mal-être, un stress permanent, dus à l’emprise du groupe d’élèves sur son professeur. C’est un véritable cauchemar éveillé que l’on vit en même temps que ce dernier. Sur ce point, on peut dire que Teddy Lussi-Modeste a accompli sa mission.

Mallory Wanecque et Toscane Duquesne © Kazak Productions – Frakas Productions France 3 Cinema 2023

.

A travers l’histoire entre Leslie et son professeur, Teddy Lussi-Modeste nous montre les différents degrés d’interprétation possibles à partir de gestes, regards et paroles, et les multiples versions imaginables à partir d’une même situation, selon le point de vue et ressenti de chaque protagoniste. « Il y a toujours une part de subjectivité dans la correction d’une rédaction. Peut-être qu’avec un autre professeur vous auriez eu une meilleure note… ou alors une moins bonne », dira le personnage Julien. C’est la même chose pour les expériences de vie. Et bien souvent, comme nous le rappelle le cinéaste, le coupable n’est pas celui que l’on croit. Ni la victime.

Sur ce thème de l’insécurité, Pas de vagues dresse un état des lieux alarmiste sur le système de l’Education en France, et nous renvoie aussi, forcément, aux récents et tragiques faits d’actualité concernant des professeurs : les assassinats de Samuel Paty (dans les Yvelines en 2020), d’Agnès Lassalle (dans les Pyrénées-Atlantiques début 2023), et de Dominique Bernard (à Arras huit mois plus tard). Le film nous rappelle que le monde est en train de changer radicalement, obligeant les enseignants à assumer des responsabilités de plus en plus énormes : instruire des enfants, mais aussi gérer leur éducation, « faire la loi » en classe, etc., le tout, dans un climat de peur et d’anxiété.

François Civil © 2022 – Alessandro Clemenza – Kazak Productions- Frakas-Productions – France 3 Cinema

.

Comme Thomas Lilti avec Un métier sérieux (2023), Teddy Lussi-Modeste détaille aussi les notions de solidarité et de corporatisme entre les professeurs, face à une institution défaillante, et des supérieurs hiérarchiques qui agissent parfois de manière égoïste, ou par intérêt, pour « protéger » l’établissement et son image, plutôt que le professeur incriminé à tort. Car, comme dans Un métier sérieux et Un Monde, au-delà des problèmes de harcèlement dus à une mauvaise éducation et à un manque de communication, c’est tout le système scolaire que Teddy Lussi-Modeste dénonce.

A une époque où les violences envers les femmes sont un peu plus prises en compte par les autorités et la société (en particulier dans le cadre scolaire), le cinéaste nous montre aussi que cet avancement peut être à double-tranchant et se retourner contre la « vraie » victime, s’il est utilisé à l’extrême, ou selon la personne qui recueille notre plainte au commissariat, par exemple. Les questionnements se bousculent dans la tête du spectateur : « Peut-on absolument tout dire, en particulier dans une salle de classe ? » ; « Jusqu’à quel point peut-on laisser un élève s’exprimer ? » ; « Quelles sont les limites ? »

François Civil © Kazak Productions – Frakas Productions France 3 Cinema 2023

.

Pas de vagues est un film intéressant, car il permettra probablement de relancer les débats sur le milieu scolaire en France. Il est efficace pour la bonne dose de tension qu’il contient, grâce à une écriture et une narration réussies. Or, il manque un petit quelque chose pour que ce long-métrage nous transcende vraiment. Sur le thème de l’accusation à tort d’un fait grave, on avait tout de même préféré La Chasse. Pour le « genre » film scolaire, Un Monde nous avait bien plus amplement marqué, même si l’histoire de harcèlement n’est pas racontée du même point de vue, et que la façon de réaliser est différente. Finalement, on a l’impression que le film tient la route surtout grâce à l’interprétation convaincante de François Civil. Pour le reste, on n’accordera peut-être pas à Teddy Lussi-Modeste les félicitations du jury, mais on lui mettra tout de même une note au-dessus de la moyenne.

13+ / 20

Fanny BL

2 commentaires sur “« Pas de vagues » : La critique + L’interview de l’équipe du film

Ajouter un commentaire

  1. Encore une critique de qualité !! Et surtout le sonore qui va avec avec l’interview du réalisateur et de l’acteur principal !! D’ailleurs, François Civil porte le film. Très bon choix, lui qui est partout en ce moment (ou presque !). Pourquoi pas me laisser tenter pour aller découvrir le film au ciné.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑