Ecoutez la critique du film en version podcast ci-dessous :
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On les voit passer dans les rues, bien souvent sans les remarquer : les livreurs à vélo font partie de notre quotidien. Boris Lojkine met un coup de projecteur sur ces métiers de l’ombre, en particulier ceux qui sont sans papiers. En découle un drame social diablement efficace, à la limite du documentaire, porté haut par un homme : Abou Sangare.
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48 heures dans la vie de Souleymane (Abou Sangare), livreur à vélo à Paris. Le jeune Guinéen prépare son entretien de demande d’asile à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), le sésame pour obtenir des papiers.
Après un documentaire sur les conséquences de la guerre au Vietnam (Les Ames errantes en 2007) et des longs-métrages sur les migrants africains (Hope en 2015) et la guerre civile en Centrafrique (Camille en 2019), Boris Lojkine poursuit sur sa lancée des sujets engagés, en abordant cette fois la situation délicate des sans-papiers africains en France. Il brosse le portrait de Souleymane, jeune homme attachant et plein de bonne volonté, en souffrance constante car il ne trouve pas sa place.
A bord d’une caméra embarquée qui nous donne l’impression d’être installés sur le porte-bagage de son vélo, on suit les aventures de ce livreur qui enchaîne les galères. Dans cette course effrénée et ininterrompue, on reste en apnée face au danger permanent auquel il est confronté… Surtout quand on connaît à l’avance notre incapacité à agir pour le sauver.

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On découvre alors les « coulisses » de ce travail de misère, ponctué de magouilles qu’on ne comprend pas toujours, dans une situation sans stabilité ni sécurité… Jusqu’à une scène finale retentissante qui finira d’achever les âmes les plus sensibles. On redécouvre aussi Paris depuis un tout autre point de vue : la Capitale devient elle-même une ville étrangère, dont on ne connaît plus les codes, avec ses voitures par milliers, ses immeubles haussmanniens, ses wagons de métro et de RER… Un sentiment de malaise renforcé par l’absence totale de musique, d’après un choix très radical du réalisateur, qui a préféré mettre l’accent sur les bruits de la ville.
A travers l’étude très réaliste et documentée de ces écorchés de la vie, c’est la question de l’identité sociale et culturelle qui est posée. On repense alors à l’œuvre de Ken Loach, mais aussi, bien sûr, au bouleversant Tori et Lokita (2022) de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Samba, d’Eric Toledano et Olivier Nakache (2014), s’inscrit également dans la même veine, mais L’Histoire de Souleymane propose plus de profondeur que ce dernier.

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Il est non-professionnel et n’avait aucune expérience de jeu auparavant, mais un parcours de vie similaire : Abou Sangare incarne avec force cet anti-héros attendrissant, ce bon gars en proie à un manque de respect de la part de ses clients, moqué par les policiers, qui sera obligé d’inventer des histoires plus ou moins crédibles (qu’il a littéralement dû acheter) pour pouvoir obtenir sa demande d’asile. Tout en évitant de basculer dans le pathos larmoyant, Boris Lojkine déclenche un sentiment d’empathie chez le spectateur, qui ressent toute la peine de ce personnage presque non-fictif, a une irrépressible envie de l’aider, et est désespéré de rester impuissant face à sa situation.
L’Histoire de Souleymane fait partie de ces films importants que tout un chacun devrait voir, notamment pour garder à l’esprit que la situation des sans-papiers en France est loin d’être réglée. Et pour ça, on salue le courage et l’ambition de Boris Lojkine. Projeté au dernier Festival de Cannes dans la section « Un certain regard », son film a reçu trois prix : ceux du jury, du meilleur acteur pour Abou Sangare, et le FIPRESCI, Prix de la critique internationale. Des récompenses amplement méritées.
17 / 20
Fanny BL
Film présenté au Festival de Cannes 2024 dans la section Un Certain Regard

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