[Grands classiques] « Jules et Jim » de François Truffaut + Podcast « Le triangle amoureux au cinéma « 

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Podcast musical : 4 films portant sur des triangles amoureux

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« Jules et Jim » de François Truffaut : Avoir l’embarras du choix

Peut-on être amoureux de deux personnes à la fois ? Vaste question que beaucoup de personnes se sont déjà posée, et explorée par François Truffaut dans Jules et Jim. Après Les Quatre Cents Coups et Tirez sur le pianiste, ce troisième long-métrage, sorti en 1962, marque une étape supplémentaire dans la carrière du cinéaste, et montre sa capacité à dépeindre les sentiments, et à décrire les rencontres amicales ou amoureuses avec réalisme et poésie. Tout ces aléas de la vie, incarnés par un formidable trio d’acteurs, font incontestablement de ce film l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la Nouvelle Vague.

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Paris, dans les années 1900. Deux amis, Jules (Oskar Werner), un Autrichien, et Jim (Henri Serre), un Français, sont amoureux de la même femme, Catherine (Jeanne Moreau). C’est Jules que cette dernière décide d’épouser. La guerre va séparer Jules et Jim pendant quelques années. Quand Jim retrouve le couple, en 1918, Jules lui apprend que Catherine est devenue volage et lui demande de prendre soin d’elle. Jim devient alors l’amant de Catherine. Mais la jeune femme n’arrête pas de changer d’avis sur ses sentiments amoureux et est perpétuellement insatisfaite.

Truffaut-Roché, le duo gagnant

On a parfois tendance à l’oublier : François Truffaut a d’abord été critique de cinéma, avant de passer derrière la caméra en tant que réalisateur. Également grand lecteur, il découvre en 1955 le roman Jules et Jim, écrit par Henri-Pierre Roché (en 1953), qui devient alors son livre de chevet. Si le cinéaste est touché par cette histoire, c’est probablement parce qu’il a connu lui-même une expérience très similaire… Tout comme Henri-Pierre Roché, d’ailleurs (il l’a confirmé lui-même en interview). L’idée d’un film germe donc très tôt dans l’esprit de François Truffaut, mais il réalisera deux premiers long-métrages (le célèbre Les Quatre Cents Coups en 1959 et Tirez sur le pianiste en 1960), avant d’accoucher de Jules et Jim.

François Truffaut avait beaucoup de respect et de fascination pour cet ouvrage : il a voulu réaliser une adaptation la plus fidèle possible. Mais si on creuse un peu, on se rend compte que c’est à l’écriture d’Henri-Pierre Roché dans son ensemble qu’il voue une admiration, puisqu’il adaptera aussi l’un de ses autres livres, Les Deux Anglaises et le Continent, en 1971 – même si ce film rencontrera moins de succès que son prédécesseur. L’histoire ressemble d’ailleurs beaucoup à celle de Jules et Jim : elle met en scène un autre triangle amoureux, cette fois constitué d’un homme (incarné par Jean-Pierre Léaud, fidèle de François Truffaut, découvert dans Les Quatre Cents Coups) et de deux femmes, deux sœurs anglaises.

Henri Serre, Oskar Werner et Jeanne Moreau dans les rôles de Jim, Jules et Catherine

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Rompre avec le passé

Mais revenons à nos moutons « juléjimiens » et parlons du style cinématographique du film. Jules et Jim est devenu un emblème de la Nouvelle Vague, puisqu’il remplit toutes les caractéristiques de ce mouvement né à la fin des années 1950 : opposé aux traditions établies, il correspond à un désir de transformer le cinéma, à travers un tournage en décors réels et le choix de sujets plus personnels. Les héros des films de la Nouvelle Vague sont souvent oisifs, en quête d’indépendance et d’amour, et indifférents à la société. On retrouve surtout cette nonchalance chez le personnage de Catherine, brillamment interprétée par Jeanne Moreau… mais j’y reviendrai.

C’est dans cet esprit que François Truffaut a toujours défendu le cinéma d’auteur contre celui de consommation, même quand il n’était pas encore réalisateur. Il cherche à montrer la réalité du cinéma telle qu’elle est, et non à la feindre ou l’idéaliser. En dehors d’une mise en scène et de dialogues (écrits par lui-même) impeccables, ce désir de réalisme est renforcé par une voix-off omniprésente (Michel Subor), qui deviendra une méthode récurrente dans l’œuvre du cinéaste. Dans Jules et Jim, cette voix du narrateur correspond, selon François Truffaut, aux passages du roman difficilement adaptables au cinéma, et vise à rendre à l’écran la saveur littéraire de l’ouvrage. Cette voix rythme le film et guide le spectateur du début à la toute fin du récit, comme un personnage à part entière, qui l’accompagnerait, la main sur son épaule.

« Nous voulions faire le portrait d’une femme qui, au début de ce siècle et pendant presque toute une existence, a voulu vivre comme un homme, non pas par féminisme ou par idée revendicatrice, mais simplement par tempérament, par orgueil. »

Tels sont les mots de François Truffaut dans une interview, pour qualifier le personnage de Catherine dans Jules et Jim (extrait de l’émission « Mardis du cinéma – François Truffaut et Henri-Pierre Roché, un affinité créatrice », diffusée sur France Culture le 7 mai 1991).

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Femme fatale

Catherine, jouée par Jeanne Moreau, c’est cette femme libre, moderne et impulsive, qui se déguise en homme si elle le souhaite, saute dans la Seine quand elle est contrariée, fait la course – en trichant un peu – avec ses amis/amants, et assume totalement ses émotions : elle chante, crie, pleure, rit.

L’énergie et la vivacité de Catherine, tout comme son histoire avec Jules et Jim, sont symbolisées par la chanson culte « Le tourbillon », véritable référence du film, interprétée par Jeanne Moreau herself. Pour la petite anecdote, la chanson existait déjà avant la création du film, et était d’abord destinée à rester dans le cercle privé : elle a été écrite en 1957 par Serge Rezvani (sous le pseudonyme de Cyrus Bassiak), ami de Jeanne Moreau et de son premier mari, Jean-Louis Richard, et raconte l’histoire d’amour personnelle de ce couple. Serge Rezvani apparaît d’ailleurs dans le film – dans le rôle d’Albert – pour accompagner Jeanne Moreau à la guitare.

« On s’est connus, on s’est reconnus, On s’est perdus de vue, on s’est r’perdu d’vue, On s’est retrouvé, on s’est réchauffé, Puis on s’est séparés. Chacun pour soi est reparti Dans l’tourbillon d’la vie… »

Jeanne Moreau, « Le Tourbillon »

François Truffaut a voulu utiliser « Le Tourbillon » car il trouvait qu’elle correspondait très bien à l’histoire de son long-métrage… idée approuvée par Jeanne Moreau : « Ça collait avec l’ambiance du film, une femme qui hésite entre les hommes, et décide de les aimer tous » (« Dans le tourbillon de Jeanne », Libération, 20 décembre 2002). Cette chanson fera entrer Jeanne Moreau dans la légende – alors que l’actrice n’avait jamais chanté de manière officielle jusque-là -, et lui permettra d’ajouter la corde « vocale » à son arc de comédienne. Même si elle a interprété d’autres chansons par la suite, « Le Tourbillon » lui collera à la peau pour toujours.

Le trio infernal

Au risque de tomber dans la redondance accolée à cette catégorie « Grands Classiques » : Jules et Jim est un film à voir au moins une fois dans sa vie (surtout quand on est français !), ne serait-ce que pour replacer cette fameuse chanson « Le Tourbillon », dans son contexte, avec sa scène à l’aspect ordinaire et poétique ; ou pour savoir à quoi ressemble le style truffaldien… ou encore, pour découvrir le formidable trio Werner-Moreau-Serre. Le spectateur ressent de l’affection pour chacun des trois personnages et ne peut choisir, lui non plus, celui qu’il préfère.

Chacun a ses défauts et ses qualités : Jim, c’est l’homme discret et réservé, contrairement à Jules, plutôt extraverti et fier de ses convictions. Catherine est le personnage le plus complexe, qui évolue beaucoup au fil de l’histoire. C’est elle qui contrôle leur relation à trois : elle va briser ce cercle harmonieux et le reformer inlassablement. Alors que ses deux amants sont prêts à tout pour lui faire plaisir, la jeune femme est gagnée par une folie croissante qui atteindra son paroxysme à la fin du film, avec quelques scènes tragiques dont je ne révélerai pas le contenu… Un mal-être et une instabilité remarquablement incarnés par Jeanne Moreau.

Jeanne Moreau, et en arrière-plan, Henri Serre

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Comme l’a écrit François Truffaut lui-même un an avant le tournage du film, l’histoire de Jules et Jim démontre « l’impossibilité de toute combinaison amoureuse en dehors du couple »… Mais elle permet toutefois d’avoir une lueur d’espoir sur l’amitié, la complicité entre deux personnes (Jules et Jim), voire trois, et la tendresse et la bienveillance qui peuvent en découler.

« Un film d’amour de pur sentiment » pour La Mariée était en noir (1968) ; « le récit d’une dégradation, par amour, d’une passion » pour La Sirène du Mississipi (1969) ; des « déchirements affectifs » dans La chambre verte (1978) ; des « relations passionnelles » dans Le Dernier Métro (1980), une histoire « d’amour contrarié » pour La Femme d’à côté (1981)… Tout ce méli-mélo de termes, formulés – une fois de plus – par François Truffaut pour désigner ses films (archives de la Cinémathèque française), montrent bien que le thème de la passion l’a toujours obsédé, même après Jules et Jim, et confirment son statut de cinéaste des sentiments. « Chez moi, un film sur deux est romantique », disait-il encore… C’est sans doute pour cela que tous ses longs-métrages, dont Jules et Jim, sont le miroir de nos propres vécus et sentiments, et arrivent à nous toucher, aujourd’hui encore, d’une manière ou d’une autre.

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Film disponible sur la plateforme Netflix

Fanny BL

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Musiques entendues dans le podcast

♪ Musique originale du film Sérénade à trois (Design for Living), d’Ernst Lubitsch (1933), composée par John Leipold

♪ Chanson « Le Tourbillon », interprété par Jeanne Moreau, écrite par Serge Rezvani (1957), puis tirée du film Jules et Jim de François Truffaut (1962)

♪ Musique du film César et Rosalie de Claude Sautet, composée par Philippe Sarde (1972)

♪ Chanson « Bang Bang » de Dalida (1966), tirée du film Les Amours Imaginaires de Xavier Dolan (2010)

♪ Chanson « Le temps est bon » d’Isabelle Pierre (1972), tiré du film Les Amours Imaginaires de Xavier Dolan (2010)

4 commentaires sur “[Grands classiques] « Jules et Jim » de François Truffaut + Podcast « Le triangle amoureux au cinéma « 

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  1. L’amour, c’est compliqué ! Je suis totalement d’accord avec toi. Merci pour toutes ces belles découvertes sur le triangle amoureux. Je n’ai vu aucun des 4 films dont tu parles dans le podcast et franchement, j’ai envie de les découvrir maintenant :). Merci !!!

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    1. Haha oui je suis partie sur une généralité mais ça résume bien le tout. Merci à toi de suivre ce blog avec assiduité et pour ta curiosité !
      Oui ! Pour toi, je pense que « César et Rosalie » est celui qui te plaira le plus. Conseil personnalisé héhé ! ❤

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  2. C’est un choix de sujet vraiment intéressant, sachant que, pour trouver une fin ni choquante, ni scabreuse, le réalisateur doit avoir pas mal d’imagination !
    Les exemples donnés sont remarquables dans le sens où, les personnages gardent classe et élégance !

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