« Désigné Coupable » de Kevin MacDonald : Quand la réalité rattrape la fiction

Ecoutez d’abord le podcast ci-dessous :

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Bienvenue dans la prison de Guantánamo. Ici, pas de fioritures : Kevin MacDonald décrit la vie au camp telle quelle, avec ses conditions de détention invivables et le traitement inhumain de ses prisonniers. A partir de l’histoire vraie d’un détenu innocent, il signe un film réaliste et poignant, grâce à une réalisation sans faute et un casting excellent.

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Après avoir été capturé par le gouvernement américain, Mohamedou Ould Slahi (Tahar Rahim) est détenu pendant plusieurs années à Guantánamo, sans l’ombre d’un procès. Alors qu’il commence à perdre espoir, une avocate américaine (Jodie Foster) et sa collaboratrice (Shailene Woodley), spécialisées dans la défense des droits de l’homme, se penchent sur son dossier. Les deux femmes devront affronter l’implacable système judiciaire américain pour pouvoir l’aider.

C’est un sujet brûlant qu’a choisi Kevin MacDonald pour son dernier long-métrage : le camp de Guantánamo, ce centre de détention militaire de haute-sécurité situé sur la base navale américaine de Guantánamo, à Cuba, et connu pour ses pratiques douteuses sur ses prisonniers, des militants et terroristes islamistes. Les films de fiction sur Guantánamo se comptent d’ailleurs sur les doigts d’une main : à ma connaissance, Désigné Coupable est le seul existant à de jour. Ce sont surtout des documentaires qui ont été réalisés sur ce thème.

A partir de Guantánamo, le réalisateur s’attaque donc à un dossier judiciaire titanesque : celui de Mohamedou Ould Slahi, un Mauritanien injustement détenu au camp pendant 14 ans, et longtemps accusé sans preuve de l’un des pires crimes que l’humanité ait connu : avoir participé aux attentats terroristes du 11 septembre 2001. Le réalisateur a adapté les mémoires écrits par ce dernier, Les Carnets de Guantánamo, publiés au Royaume-Uni en 2015, et devenus un best-seller. Le film est donc très proche de la réalité, même s’il reste dans le domaine de la fiction.

Tahar Rahim dans le rôle de Mohamedou Ould Slahi © TOBIS Film GmbH

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Bien sûr, la prison de Guantánamo a été reconstituée pour les besoins du film : impossible d’y poser sa caméra ou d’y capter la moindre image. Kevin MacDonald n’a même pas eu le droit de s’y rendre seul pour se documenter. Il a donc reçu l’aide de journalistes d’investigation, et a pu entrer en contact avec le « vrai » Mohamedou Ould Slahi, ses avocats de la défense, ainsi qu’avec le lieutenant-colonel Stuart Couch (incarné par Benedict Cumberbatch) du côté de l’accusation. Au visionnage du film, on ressent ce besoin de perfectionnisme et cette exactitude des informations, et en même temps, on s’instruit (ou on révise, au choix) sur de nombreux éléments, comme le fonctionnement judiciaire et militaire aux États-Unis.

Mais surtout, c’est le personnage de Mohamedou Ould Slahi, « héros » du film, qui nous apporte le plus d’émotions. On ressent beaucoup de tristesse et de colère face à toute cette injustice dont il est victime, bien que son personnage ne nous inspire jamais de la pitié. On s’attache à lui bien avant qu’il subisse des tortures physiques et psychologiques (une scène en particulier est impeccablement réalisée), et on se demande bien comment il va pouvoir survivre à tout cela. Enfin, la sagesse dont il fait preuve malgré les souffrances gratuites infligées, et le pardon qu’il décide d’accorder à ses geôliers, incitent à une grande réflexion.

Pour l’incarner : Tahar Rahim, époustouflant dans le rôle de cet homme calme, chaleureux et empathique, pour lequel il s’est préparé très sérieusement, notamment sur le plan physique, en suivant un régime draconien pour perdre beaucoup de poids. L’acteur français était déjà convaincant dans ses rôles précédents, mais n’a jamais été aussi bon que dans Désigné Coupable. Il livre ici un jeu très authentique, et aurait complètement mérité son Golden Globe et son BAFTA du meilleur acteur, pour lesquels il a été nommé début 2021.

Jodie Foster dans le rôle de Nancy Hollander © TOBIS Film GmbH

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Face à Tahar Rahim : une Jodie Foster impériale, comme toujours. L’actrice américaine n’a évidemment plus besoin de prouver ses talents, et son rôle d’avocate combative et engagée lui va comme un gant. Pas étonnant qu’elle ait décroché, pour sa part, le Golden Globe de la meilleure actrice, le troisième de sa carrière, après Les Accusés en 1989, et Le Silence des agneaux en 1992.

Désigné Coupable fait partie de ces films importants et nécessaires, qui ont l’audace de mettre le doigt sur de nombreux dysfonctionnements, non seulement au sein du gouvernement américain, mais aussi, de manière plus générale, dans le domaine de la justice, de la défense des droits de l’homme, et de la liberté. Non sans difficultés comme on peut l’imaginer, Kevin MacDonald a réussi à montrer la part la plus sombre du gouvernement américain, de quoi il peut être capable, et comment il a pu étouffer une affaire scandaleuse comme celle-ci. Le cinéaste procède à un véritable éveil des consciences, qui permettra peut-être, au-delà de la simple réflexion, d’élargir un peu plus le débat sur cette question.

Retour à la réalité. A l’heure actuelle, Guantánamo est toujours ouverte, avec 209 détenus recensés en 2009, considérés comme des « combattants ennemis » par le gouvernement américain. Comme Barack Obama il y a 12 ans, l’actuel président des États-Unis, Joe Biden, a affirmé son souhait de fermer cette prison. Reste à savoir s’il y parviendra… Point positif : il est encourageant de voir qu’un film sur un sujet aussi controversé comme Désigné Coupable a pu voir le jour, sans tentative de censure. Un pas de fourmi, mais un pas quand même.

17+ / 20

Fanny BL

Benedict Cumberbatch dans le rôle du Lieutenant Stuart Couch © TOBIS Film GmbH

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