« L’Étranger », de François Ozon : Adapter l’inadaptable

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C’est un gros morceau auquel s’est attaqué François Ozon : L’Étranger, d’Albert Camus, premier roman de l’écrivain français, paru en 1942, l’un des plus lus dans le monde, et considéré comme « inadaptable ». Le réalisateur de 8 femmes (2002) et Grâce à Dieu (2019) nous prouve ici le contraire, avec un 26ème long-métrage en noir et blanc très esthétique, comportant des messages puissants… Mais tout cela est-il suffisant ?

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Alger, 1938. Meursault (Benjamin Voisin), un modeste employé d’une trentaine d’années, enterre sa mère sans exprimer la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie (Rebecca Marder), puis reprend son quotidien. Mais son voisin, Raymond Sintès (Pierre Lottin), l’entraîne dans une sombre affaire, qui mènera à un drame.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, et contrairement à un Dracula, un Frankenstein ou un Comte de Monte-Cristo, L’Étranger d’Albert Camus a très peu été adapté au cinéma. Seul un autre réalisateur avant François Ozon s’y était attelé : Luchino Visconti, en 1967. Or, son film a été très mal accueilli à l’époque de sa sortie (notamment en raison de son extrême fidélité au roman, d’après la volonté de Francine Camus, veuve de l’auteur), et est, encore aujourd’hui, éclipsé de la filmographie du cinéaste italien.

C’est donc un boulevard qui s’offrait à François Ozon, à la fois immense et sinueux, car lui permettant une grande liberté, mais le mettant aussi face à de grandes expectations de la part des spectateurs ayant lu le roman avant. En tous cas, on voit bien que l’adaptation n’est pas un travail inconnu pour le réalisateur français : il maîtrise pleinement l’exercice, après l’avoir accompli de nombreuses fois, de manière plus ou moins libre, à partir de livres ou de pièces de théâtre, notamment pour Angel (2007), Une nouvelle amie (2014), ou encore Tout s’est bien passé (2021)… Des œuvres toutefois moins célèbres ou emblématiques de notre patrimoine culturel que L’Étranger.

Benjamin Voisin alias Meursault © Gaumont Distribution

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Dans un noir et blanc très esthétique, sublime et sensuel, qui contraste avec les très colorés 8 femmes (2002) et Mon Crime (2023), et dans la continuité de Frantz (2016), seul autre film en noir et blanc du réalisateur, François Ozon propose une histoire très proche de la version originale, en faisant des choix de mise en scène très assumés, et qui fonctionnent, comme par exemple l’absence de voix-off et la quasi-absence de dialogues au début du film, pour mieux nous faire comprendre la psychologie taciturne du héros – ou plutôt, de l’anti-héros. Le cinéaste arrive donc à respecter l’œuvre, sans la dénaturer, tout en y apportant une touche personnelle.

Dès la très longue scène d’ouverture, glaçante, on retrouve la fascination de François Ozon pour la mort : comme à son habitude, il aborde une intense réflexion sur la valeur de l’existence, à travers le personnage de Meursault, ce jeune homme mystérieux, taiseux et désabusé, qui s’interroge sur le monde, et ne trouve aucun sens à sa vie. Ce personnage est vu comme totalement insensible face au décès de sa mère, mais aussi face à la violence. Il représente la perte du désir du monde, qui pourrait se décliner à notre époque actuelle, avec les jeunes générations, parfois victimes de dépression.

Benjamin Voisin et Rebecca Marder © Gaumont Distribution

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Le long-métrage de François Ozon, à partir de l’œuvre de Camus, est donc une sorte de métaphore abstraite de la condition humaine, sur fond de contexte historique de l’Algérie coloniale, avec cette question, toujours aussi importante aujourd’hui : que reste-t-il de l’Histoire entre la France et l’Algérie ? Dans de nombreuses scènes, la noirceur du récit contraste avec la luminosité visuelle, en l’occurrence le soleil de plomb. Cette photographie somptueuse, signée Manu Dacosse (cinquième collaboration avec Ozon), s’ajoute à des décors et costumes d’époque magnifiques.

Autre « élément » lumineux : Benjamin Voisin, qui irradie l’écran et habite le film. L’acteur de 29 ans, qui nous avait déjà largement convaincus dans Été 85 (2020), également de François Ozon, puis davantage dans Illusions perdues de Xavier Giannoli (2021), est officiellement devenu une valeur sûre dans le monde du cinéma français. Il est impeccable dans la peau de Meursault, et livre une prestation particulièrement époustouflante dans une scène finale proche d’un monologue théâtral, révélant toute l’obscurité de l’âme humaine.

Rebecca Marder et Benjamin Voisin © Gaumont Distribution

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Le reste du casting est assuré par des acteurs et actrices déjà dirigés par François Ozon : Rebecca Marder (Mon Crime), Pierre Lottin (Quand vient l’automne, 2024), ou encore Swann Arlaud (Grâce à Dieu, 2018), tous très convaincants. On soulignera aussi la brillante performance de Hajar Bouzaouit, une actrice inconnue qui incarne Djemila, la sœur de « l’Arabe ».

L’Étranger comporte tout de même quelques longueurs : il ne se passe finalement pas grand-chose en deux heures de film, hormis une scène-clé, et malgré toutes les qualités citées plus haut, et les messages forts qu’il comporte. On voit bien que François Ozon veut dénoncer, comme Camus à son époque, le racisme, les violences envers les femmes, ou encore le proxénétisme… Mais cela ne suffit pas à en faire une œuvre totale : même si le registre est différent, les messages dans Mon Crime, autour de certains thèmes similaires, étaient délivrés de manière plus percutante. Ce long-métrage, avant tout contemplatif, s’adressera donc surtout aux spectateurs ayant lu le livre de Camus, et voulant comparer les deux œuvres, ainsi qu’aux fans de François Ozon souhaitant découvrir son dernier film… peut-être pas à un public large, qui risque de perdre patience au bout d’une trentaine de minutes.

16 / 20

Fanny BL

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Musiques entendues dans le podcast

· Extraits de la bande-annonce de L’Etranger, de François Ozon ;

♪ « Les Bains », musique originale du film L’Étranger de François Ozon, composée par Fatima Al Qadiri ℗ 2025 Gaumont / FOZ under exclusive license to Milan Records, a label of Sony Music Entertainment ;

♪ « L’Étranger (Main Theme) », musique originale du film L’Étranger de François Ozon, composée par Fatima Al Qadiri ℗ 2025 Gaumont / FOZ under exclusive license to Milan Records, a label of Sony Music Entertainment ;

♪ « La visite », musique originale du film L’Étranger de François Ozon, composée par Fatima Al Qadiri ℗ 2025 Gaumont / FOZ under exclusive license to Milan Records, a label of Sony Music Entertainment ;

♪ « L’attente », musique originale du film L’Étranger de François Ozon, composée par Fatima Al Qadiri ℗ 2025 Gaumont / FOZ under exclusive license to Milan Records, a label of Sony Music Entertainment ;

♪ « Le soleil », musique originale du film L’Étranger de François Ozon, composée par Fatima Al Qadiri ℗ 2025 Gaumont / FOZ under exclusive license to Milan Records, a label of Sony Music Entertainment

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